L’Estro armonico, auberge espagnole de la Révolution 

Frédéric THOMAS et Clairette SCHOCK, Cette soif inas­sou­vie d’une vie à chang­er, Post­face de Raoul Vaneigem, Cerisi­er, coll. « Place publique », 144 p., 14,50 €, ISBN : 978–2‑87267–241‑7

cette soif inassouvie d'une vie a changerRécem­ment, ici-même, nous avons eu l’opportunité de chroni­quer Per­son­ne et les autres, un essai récent à pro­pos d’André Frankin et de l’Internationale Sit­u­a­tion­niste où Guy Debord, Raoul Vaneigem et tant d’autres ten­taient, en rela­tion avec la Revue et le Mou­ve­ment Social­isme et Bar­barie (de 1947 à 1965), de défaire toute légitim­ité au total­i­tarisme et au com­mu­nisme en par­ti­c­uli­er.

Frédéric Thomas (co-auteur, avec François Coad­ou, de Per­son­ne et les autres) pour­suit son analyse de ce temps qui se voulait révo­lu­tion­naire et qui, dans l’écart de plus d’un demi-siè­cle, for­mule les per­spec­tives des utopies, des actions et des échecs his­toriques de ce mou­ve­ment rad­i­cal. Frédéric Thomas nous livre ici un témoignage vif et rob­o­ratif.

Pour qui souhaite com­pren­dre cette étape essen­tielle dans l’histoire du Mou­ve­ment ouvri­er que fut la Grande grève de l’hiver 60–61 en Bel­gique (Con­tré entre autres, la Loi unique), ce livre est un jalon pré­cieux. On par­la alors de la Grève du siè­cle et du « pro­jet » de con­stituer le P.O.B. (Pou­voir ouvri­er belge).

C’était aus­si le temps de l’émancipation du Con­go belge et de son Indépen­dance, le temps des guer­res colo­niales, des grèves régulières dans les appareils de pro­duc­tion et Frédéric Thomas éclaire et pose, avec une belle con­science de l’utopie et de la perte, ce que fut cette péri­ode pour ces mil­i­tants au croise­ment de l’Internationale Sit­u­a­tion­niste et de Social­isme ou Bar­barie.

La ques­tion de  l’insoumission des mass­es au pou­voir appa­raît aujourd’hui comme une pos­ture dif­fi­cile à tenir… Les paramètres his­toriques, la mon­di­al­i­sa­tion, la Chute du Mur, les cir­con­stances géopoli­tiques ont changé et Cette soif inas­sou­vie d’une vie à chang­er vient met­tre d’une cer­taine façon l’éclairage — et avec quelle acuité — sur cette tran­si­tion des deuils.

Les mois qui suiv­ent la «Grève du siè­cle» de l’hiver 1960–1961 seront ceux de boule­verse­ments impor­tants dans l’histoire poli­tique et sociale de la Bel­gique.
Dans cette con­stel­la­tion poli­tique, philosophique mais aus­si artis­tique, un café appa­raît comme l’ « auberge espag­nole de la Révo­lu­tion », L’Estro armon­i­co.

Dans un long et pas­sion­nant entre­tien avec Frédéric Thomas, Clairette Schock, cofon­da­trice de ce café-club privé situé à For­est, développe avec émo­tion et pré­ci­sion ce que fut ce lieu où se croisèrent Guy Debord et Raoul Vaneigem, Louis Scute­naire ou Jacques Richez, Jo Dek­mine ou Fran­cis Blanche… Par ailleurs, Raoul Vaneigem livre une post­face éton­nante et ami­cale et l’ouvrage se clô­ture sur un tru­cu­lent pam­phlet, signé Robert Dehoux/Clairette Schock.

Quand le sur­réal­isme donne la main, c’est la Bel­gique que l’on retrou­ve en fil­igrane…

Il serait stérile de ne voir en cette époque qu’une suite d’utopies et de voies de garage de ce que l’on nomme le « réformisme », tant les idées dévelop­pées alors se retrou­vent, dans une autre lan­gage et sous les formes de nos temps numériques et bien­tôt d’I.A. (Intel­li­gence arti­fi­cielle), dans les mou­ve­men­ta de tous ordres en résis­tance et réplique aux fra­cas soci­aux et éthiques du Glob­al Monde.

Daniel Simon