Rééditer, c’est remettre du bois sur le feu de veillée

Un coup de cœur du Car­net

Émile GILLIARD, Bokèts po l’ dêrène chî­je. Poèmes pour l’ultime veil­lée, CROMBEL, coll. « micRo­ma­nia », n° 39, 2023, 159 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931107–08‑9

gilliard boketPeu de temps avant son décès, le grand écrivain wal­lono­phone Émile Gilliard avait trans­mis à son édi­teur les épreuves cor­rigées de Bokèts po l’ dêrène chî­je. La pre­mière édi­tion de cette œuvre — une édi­tion arti­sanale en 50 exem­plaires, aujourd’hui introu­vable — lui avait valu le prix tri­en­nal de Poésie en langue régionale de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles 2005 et était vue comme un incon­tourn­able de sa bib­li­ogra­phie. Sa réédi­tion dans une col­lec­tion de plus large dif­fu­sion et avec des adap­ta­tions français­es est donc une ini­tia­tive bien­v­enue.

Si cette réédi­tion fait œuvre de jus­tice en per­me­t­tant à la poésie d’Émile Gilliard d’atteindre des lecteurs qu’elle n’a jamais pu touch­er aupar­a­vant, soulignons qu’elle fait aus­si œuvre utile. En effet, elle four­nit aux ama­teurs une réal­i­sa­tion exem­plaire, témoin de la richesse du wal­lon sous la plume d’un auteur qui le pos­sède pleine­ment, mais aus­si des voies auda­cieuses emprun­tées par la poésie d’expression régionale depuis le milieu du 20e siè­cle.

Émile Gilliard est en effet un héri­ti­er de la « généra­tion 48 », qui a renou­velé cette poésie par la recherche de formes nou­velles et l’exploration de thèmes actuels. Ces jeunes poètes et leurs con­tin­u­a­teurs visaient l’universalité, à tra­vers des œuvres qui ne reni­aient en rien leur attache­ment à leur région ni leurs orig­ines sou­vent mod­estes.

Dans Bokèts po l’ dêrène chî­je, Émile Gilliard applique fidèle­ment ces principes, suiv­ant une route d’abord tracée par Jean Guil­laume, son maitre en poésie. Écrites dans les années qui ont suivi son départ à la retraite, les trois séries qui com­posent ce recueil explorent le regret lié au temps per­du, l’amertume d’avoir dû tra­vailler pour d’autres, la fatigue physique et men­tale… Au fil des poèmes, le lecteur décou­vre une langue par­ti­c­ulière­ment sou­ple, riche d’adjectifs aptes à traduire, par exem­ple, les nuances de ce dernier sen­ti­ment : nau­ji [« lassé »], scran­di [« fatigué »], nan­ti [« exténué »], odé [« lassé »], skèté mwârt [« érein­té »]…

Par endroits, le poète renoue avec la colère qui s’exprimait à plein dans cer­taines œuvres précé­dentes (Vias d’mârs´ en 1961, Come dès gayes su on bas­ton en 1979) :

’L âront scroté nos tëres
èt nos cins­es èt nos bwès,
à p’tits côps, à p’tits brûts,
[…] come dès foug­nants
k’on wèt todis trop tau­rd
cand leû jèsse a stî fête
èt k’ tot-à-fêt a stî cau­velé.

Dès-ans èt dès razans
k’on a cauzu ovré d’zos mêsse,
[…] dis­sus nos prôpès tëres.

[Ils auront dérobé nos ter­res, / fer­mes et forêts, / peu à peu, sans fra­cas, / (…) comme des tau­pes / qu’on détecte tou­jours trop tard, / quand elles ont accom­pli leurs méfaits / et qu’elles ont tout creusé. // Une éter­nité / qu’on a qua­si œuvré / sous tutelle, / (…) sur nos pro­pres ter­res.]

Ailleurs, il reprend les ques­tion­nements d’ordre méta­physique qui tra­ver­saient À ipe, cette autre œuvre impor­tante, rééditée dans la col­lec­tion micRo­ma­nia en 2021.

Èt si nosse bole âréve buké
con­te one sit­wale ? […]

Èt nos-ôtes bèrôder
èt r’nachî à non-syince
après l’ dêrène ruwale ?

[Et si notre globe / avait cogné une étoile ? (…) // Nous auri­ons erré, / cher­ché inutile­ment / une ultime issue ?]

Ces deux veines majeures de l’œuvre gilliar­di­enne — le ques­tion­nement sur l’homme et son envi­ron­nement, la défi­ance envers l’exploiteur, en com­mu­nion avec tous les exploités — trou­vent un point de ren­con­tre dans les pages les plus fortes du recueil. C’est alors la métaphore de la mai­son qui exprime la détresse du « je » (non, du « dji ») face aux com­muns mas­sacrés au béné­fice de quelques-uns.

’L ont rauyî djus
totes lès pîres dis­sotéyes
èt lès tchèssî au lon,
à gros mon­cias.
Èt c’èst cauzu
come s’il ârén´ ieû v’lu
chwarchî è vike,
chwarchî è m’ pia.
Come si l’ mau­jone
âréve ieû stî
on niër, on bur­ton d’ mès-oûchas.

[Ils ont arraché / toutes les pier­res descel­lées / et les entass­er au loin, / et c’est qua­si comme / s’ils avaient voulu / m’écorcher vif, / char­cuter ma peau, / comme si la mai­son eût été un nerf, / un moignon de mes os.]

De manière plus explicite, Émile Gilliard fait le lien avec le désas­tre écologique dans le poème d’épilogue, écrit spé­ciale­ment en vue de cette deux­ième édi­tion.

Vêrè ként’fîye on djoû
ki l’eûwe ni gotin­erè pus wêre foû dès sour­dants.
On s’ capougn­erè po sayî d’ ramouyî sès lèpes.
Vêrè ki l’ têre toûn­erè à trîs et tot flani,
ki nos mau­jones si stau­reront su nos djoûs,
èt nosse lin­gad­je ni pus rén volu dîre.

[Peut-être vien­dra-t-il un jour / où l’eau fil­tr­era à peine de la source. / On s’empoignera pour se rafraîchir les lèvres. / Une terre stérile fera flétrir les plantes. / Notre mai­son s’écrasera sur nos jours, / et notre langue n’aura plus de sens.]

Au pos­si­ble effon­drement des équili­bres naturels fait écho ici celui d’une langue. Bokèts po l’ dêrène chî­je est aus­si tra­ver­sé des préoc­cu­pa­tions d’un homme qui a don­né tous ses loisirs à la langue wal­lonne et laisse par­fois libre cours à son pes­simisme : « po ç’ k’il è d’meûre : / on batch di cin­des èt dès spiyûres, / sacants scrabîyes / k’on îrè cheûre èt stau­r­er sul pî-sinte » [« pour ce qu’il en reste : / un bac de cen­dres, des déchets, / des escar­billes / à sec­ouer et à répan­dre sur le sen­tier »]

Et c’est en cela que cette réédi­tion prend une valeur sup­plé­men­taire : en redonnant à lire des poèmes qui ne taisent pas son sen­ti­ment de las­si­tude et d’isolement, elle nous rap­pelle que leur auteur a tou­jours su le dépass­er. Émile Gilliard, en effet, n’a jamais cessé d’écrire dans sa langue pre­mière et a con­sacré ses dernières années à d’importants travaux philologiques. Ce livre prend donc, en creux, la valeur d’une ode à sa résilience et à son for­mi­da­ble engage­ment.

Julien Noël

Les tra­duc­tions offertes ici sont les adap­ta­tions lit­téraires de l’auteur.

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