L’Apocalypse et son après

Un coup de cœur du Car­net

Frédéric COCHE, Almageste, FRMK, 2023, 88 p., 28 €, ISBN : 9782390220381

coché almagesteCréa­teur d’une œuvre éblouis­sante, artiste, auteur de ban­des dess­inées de haut vol (entre autres Hor­tus San­i­tatis, Vie et mort du héros tri­om­phantes, Hic sunt leones, La mort du roi, L’homme armée, Bryn­hil­dr aux Édi­tions FRMK), Frédéric Coché délivre dans Almageste un réc­it de l’Apocalypse tail­lé dans le lan­gage poé­tique, ésotérique des eaux-fortes. C’est au tra­vers d’audaces formelles, d’une décon­struc­tion nar­ra­tive, d’un kaléi­do­scope des épo­ques et des mon­des qu’il nous donne à voir l’épopée éclatée, ellip­tique de la fin du monde. Non la fin d’un monde mais la destruc­tion totale de la Terre, l’Armageddon, lequel se pro­duit sous les yeux du savant Ptolémée, auteur du traité astronomique L’Almageste.

Au tra­vers de la mise en gravure des réc­its bibliques, médié­vaux de l’Apocalypse, Frédéric Coché inter­roge notre présent en crise, une Terre malade, rav­agée par la pol­lu­tion. Une bre­bis, un ours, des insectes qui pul­lu­lent, une végé­ta­tion lux­u­ri­ante, des cadavres qui se relèvent dans un monde en ruines que recou­vre une étrange mousse… le con­te s’inscrit dans la césure et les rac­cords entre l’avant et l’après, entre la chute des mon­des et le lever d’une nou­velle aurore. Au terme de la destruc­tion qui frappe un Éden que les humains ont plongé dans l’enfer, il demeure une ligne de fuite, un chemin de survie, l’échancrure d’un après. Inspirée par la doc­trine pythagorici­enne, la musique, l’harmonie des sphères chère à Kepler s’est détraquée, rongée par le chaos. Frédéric Coché con­cré­tise l’irruption de la dis­so­nance par une pluie d’anges, d’abeilles, une érup­tion vol­canique. Les étoiles sont emportées dans la chute, une plu­ral­ité de lunes mor­dues aux joues per­dent leur équili­bre immé­mo­r­i­al. L’heure de l’expiation a son­né hurlent les légen­des médié­vales et leur odeur sul­fureuse de châ­ti­ment. Les bifur­ca­tions dans les épo­ques et les lieux sont traduites par une hétérogénéité des formes des eaux fortes qui con­stel­lent la page, tan­tôt rec­tan­gu­laires ou car­rées, tan­tôt tri­an­gu­laires ou trapé­zoï­dales.

L’appétit de con­quête, la soif de pil­lage, de destruc­tion domi­nent l’avant, l’homo sapi­ens de l’ère antérieure : on croise des tor­tures appliquées par les anges noirs de l’Inquisition, Saint-Michel ter­ras­sant le drag­on. On assiste à la puni­tion cos­mique, à un cat­a­clysme qui ensevelit un monde immonde ayant cessé d’être viable. Mais le réc­it escha­tologique ne se referme pas sur le gong des­ti­nal d’une dis­pari­tion du genre humain. L’après, ce sont les morts qui se relèvent, des néo-Lazare devenus zom­bies qui chem­i­nent dans une nature ayant repris ses droits, où les créa­tures ani­males et végé­tales exter­minées avec méth­ode et fureur dans l’ère précé­dant l’Apocalypse ont repris pos­ses­sion d’étendues sauvages, grouil­lantes d’insectes géants.

L’œil de Ptolémée con­tem­ple le sui­cide de l’humanité, opère un glisse­ment analogique entre la tombée en obso­les­cence de son sys­tème astronomique géo­cen­trique, invalidé par Coper­nic, et l’anéantissement d’un monde placé sous le signe de l’anthropocène. Une taupe sort de son ter­ri­er, des insectes pul­lu­lent, un agneau, un ours grimpent dans les eaux fortes de Frédéric Coché qui nous dit qu’en apparence, dans l’après-désastre, tout se rejoue autrement, sans la répéti­tion de la fièvre belliqueuse qui a con­damné l’humanité à dis­paraître. La jux­ta­po­si­tion sur une même eau-forte d’une usine et d’une mosquée nous fait songer à Rim­baud, nous laisse enten­dre que nous avons inver­sé le mes­sage que le poète Voy­ant a signé dans « Alchimie du verbe » : «  je voy­ais très-franche­ment une mosquée à la place d’une usine, une école de tam­bours faite par des anges ».

Des pyra­mides de macch­a­bées fauchés par le glaive vengeur de la Fin du temps se lèvent des zom­bies engagés dans une nou­velle expéri­ence humaine de co-habi­ta­tion har­monieuse avec les autres formes du vivant. S’emparant du motif religieux de l’Apocalypse — un motif que l’on retrou­ve dans les textes apoc­a­lyp­tiques, apoc­ryphes ou non, de l’Ancien et du Nou­veau Tes­ta­ment, dans la lit­téra­ture escha­tologique, sci­en­tifique, philosophique, de sci­ence-fic­tion, dans les doc­trines et mytholo­gies mil­lé­nar­istes, coraniques, boud­dhistes, incas, mayas, aztèques, nordiques…—, chevauchant avec une imag­i­na­tion étince­lante les mon­tures de l’Apocalypse, Frédéric Coché grave une chan­son de geste futur­iste qui danse autour du topos de l’extinction de l’humanité, de la cat­a­stro­phe plané­taire et de l’espace-temps, du nou­veau cycle qui renaît après la fin du monde.

Véronique Bergen

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Un extrait d’Almageste

 

Extrait pro­posé par les Édi­tions FRMK