E comme Elke

Elke DE RIJCKE, Et puis, soudain, il car­il­lonne, Lan­sk­ine, 2023, 240 p., 12 €, ISBN : 9782359631050

dans les trous de l’eau, du ciel ou de la terre
des érup­tions sem­blables

de rijcke et puis soudain il carillonneLa bib­li­ogra­phie poé­tique d’Elke de Rijcke s’étend, à ce jour, de 2005 à 2021, péri­ode jalon­née par la pub­li­ca­tion de cinq pro­jets à un rythme choisi. Ce cor­pus fait aujourd’hui l’objet d’une rétro­spec­tive sous forme con­den­sée, sous-titrée Select­ed et parue en un vol­ume de poche aux édi­tions Lan­sK­ine.

Et puis, soudain, il car­il­lonne fait tenir dans la main les textes de trou­bles. 120 pré­ci­sions. expéri­ences. (Tara­buste, 2005), gouttes ! lacets, pieds presque pro­liférants sous soleil de poche (Le Cormi­er, 2006), Västerås (Le Cormi­er, 2012), Quar­an­taine (Tara­buste, 2014) et Juin sur Avril (Lan­sK­ine, 2021). Cette offre de trans­ver­sal­ité ouvre sur une œuvre poly­mor­phe et fouil­lée au sein de laque­lle chaque recueil émane d’un proces­sus intel­lectuel, per­son­nel et artis­tique dis­tinct. La poésie d’Elke de Rijcke, aux fon­da­tions doc­u­men­taires, diaristes et expéri­men­tales, suit du bout des doigts les déplace­ments géo­graphiques, phys­i­ologiques, tem­porels et sen­soriels de son autrice, qui don­nent à chaque péri­ode d’écriture sa couleur pro­pre, en lien avec un corps qui n’est jamais le même.

Le site web d’Elke de Rijcke informe notam­ment ses lecteurs sur la sit­u­a­tion d’écriture de chaque pro­jet, sa final­ité, le ter­reau de références souter­raines ou man­i­festes, la dis­po­si­tion sen­sorielle qui prési­dent au pas­sage d’une cer­taine réal­ité à un cer­tain imag­i­naire. L’attention portée par l’autrice à l’histoire de l’art, par­ti­c­ulière­ment con­tem­po­rain, entre ain­si en réson­nance avec sa pro­pre démarche lit­téraire et ses axes d’écriture. Définie, à bien des égards, comme une recherche, cette écri­t­ure se fait le moteur de sa pro­pre évo­lu­tion, ici ren­due vis­i­ble par la mise bout à bout de cinq recueils.

Curieux atte­lage, pour un seul objet-livre, qu’un ensem­ble pris­ma­tique de cinq recueils-con­cepts. Cette con­stel­la­tion exigeante s’appuie ici sur l’expérience de la mater­nité, là sur un voy­age en Suède, ailleurs sur une sculp­ture mon­u­men­tale et enchevêtrée, tou­jours en rela­tion avec l’observation des sens et de l’esprit. Mais si cette poésie dépend, en amont, d’une élab­o­ra­tion aus­si étudiée, elle ne dépend, sur la page, que d’elle-même. L’intimité en est uni­verselle, et de cette diver­sité des orig­ines émane un texte don­né, immé­di­at, que le pub­lic a tout pou­voir de faire sien.

il me fal­lait un corps qui fasse bar­rage.
le vôtre.

pour m’indiquer du doigt où j’étais dans un monde.

et je vous lais­sais faire en moi,

par quoi vous m’attribuiez d’être l’attitrée de vos fonc­tions,
votre char­rue,
par quelle roue vous ten­tiez de vous déplac­er.

atten­ta­toire à mon corps sans que je le sache
puisque dans vos trans­ports et munie de vos prérog­a­tives.

par votre pas­sage

Sens de l’objet-mot, sens du phonème, sens de la chute — par­fois sens de la chute libre —, sens de la nar­ra­tion, sens de la con­struc­tion, sens de l’insensé, sens du sen­si­ble ou sens du sen­suel prési­dent à l’agencement de textes mis à nu sur le papi­er. Car­togra­phie d’un corps offert à un regard total, Et puis, soudain, il car­il­lonne fait siennes les lois de la typogra­phie et de la prosodie, avisant tou­jours son objet, son sujet. Par­mi d’autres, les expéri­ences de la mater­nité et de la sex­u­al­ité trou­vent une voix par­ti­c­ulière­ment juste au cœur de cette véri­ta­ble toile, dont la struc­ture fait œuvre et sens.

Elke de Rijcke nous emmène sur le ter­rain d’une poésie dont les fan­tômes s’appellent Tarkovs­ki, Reverdy, Tsve­taïe­va, Alt­mejd, Zan­zot­to… jusqu’à l’influence ryth­mique de Muse et de Sys­tem of a Down. Texte phys­i­ologique, psy­chologique, le recueil-somme pro­pose une expéri­ence de lec­ture mul­ti­ple, riche et var­iée, où cha­cun pour­ra chercher trace du réel, et surtout de lui-même.  Son for­mat presque car­ré, ensem­ble de morceaux choi­sis avec un soin que l’on devine, ressem­ble, de près comme de loin, à une porte d’entrée aux cen­taines d’invisibles ser­rures.

Antoine Labye

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