Trente ans de nouvelles

Michel LAMBERT, Sosies de l’amour, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2023, 191 p., 17 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑87489–905‑8

lambert sosies de l amourDe tous les auteurs belges fran­coph­o­nes, Michel Lam­bert a sans doute à son act­if une des pro­duc­tions les plus fournies dans le genre de la nou­velle puisqu’à ce jour, on dénom­bre onze recueils parus par­al­lèle­ment à son activ­ité de romanci­er. La paru­tion de son pre­mier ouvrage remonte à 1987 et le plus récent date de 2022, tan­dis que plusieurs prix lit­téraires en ont souligné la qual­ité. Les édi­tions Weyrich ont eu la bonne idée de rassem­bler une douzaine de textes issus de dif­férents recueils et cou­vrant une trentaine d’années, ce qui nous offre un panora­ma de sa pro­duc­tion. À les lire, on mesure d’emblée la très grande homogénéité de son œuvre. Celle-ci se traduit dans son écri­t­ure, mais aus­si et surtout dans l’univers nar­ratif d’une rare con­stance, à telle enseigne que l’on pein­erait à recon­stru­ire une chronolo­gie sans con­sul­ter les notes qui pré­cisent les ouvrages parus dont elles ont été extraites.

L’écriture de Michel Lam­bert se dis­tingue par son économie ser­rée. Quelques lignes tout au plus suff­isent à camper une ambiance, à ani­mer des per­son­nages. Cette sobriété est tein­tée de déli­catesse et d’humour, elle laisse place au mys­tère, à la part cachée des faits et des per­son­nages. Les dia­logues sont tail­lés au cordeau, lim­ités au strict néces­saire, lais­sant une large part au non-dit. Les per­son­nages sont le plus sou­vent des écorchés dont l’existence ne tient qu’à un fil, celui grâce auquel ils s’accommodent tant bien que mal de leurs fêlures. Ils croisent des amis, ou sim­ple­ment des con­nais­sances, d’anciennes amours et leurs ren­con­tres sont sou­vent des rit­uels des­tinés à ren­dre vie au passé com­mun, à des moments où le bon­heur a été entre­vu, juste frôlé. Ces hommes et ces femmes sont artistes, ou trou­vent dans l’art un récon­fort, ils n’hésitent pas à jouer la comédie dans un scé­nario où per­son­ne n’est dupe de ce qui se passe vrai­ment jusqu’à ce que les tra­jec­toires se sépar­ent à nou­veau. La tonal­ité est proche de celle des mélan­col­ies que l’on entre­tient pour le plaisir qu’elles pro­curent, cette joie très per­son­nelle que l’on éprou­ve à revenir sur le passé, à se remé­mor­er des temps meilleurs qui, nar­rés aux autres, pren­nent si facile­ment des allures d’exploits. À vrai dire, au fil des pages, on ne peut, en mesurant le temps qui a séparé ces écrits brefs, qu’être impres­sion­né par l’émotion intacte qu’ils sus­ci­tent à leur lec­ture ou relec­ture. N’est-ce par le pro­pre des œuvres lit­téraires abouties que de résis­ter à l’usure du temps, fortes de leur portée intem­porelle et uni­verselle ?

Auteur con­fir­mé, Michel Lam­bert est aus­si fin con­nais­seur de l’univers de la nou­velle. On se sou­vien­dra qu’il a été un des fon­da­teurs et l’animateur du Prix Renais­sance de la nou­velle, dis­tinc­tion fran­co-belge mise en place pour val­oris­er ce genre lit­téraire qui peine encore à séduire un large pub­lic dans le monde fran­coph­o­ne. Ce qui a pour con­séquence que la pub­li­ca­tion de nou­velles reste une aven­ture édi­to­ri­ale à risque, ou plus risquée encore. Aus­si lit-on avec intérêt la douzaine de pages qui closent Sosies de l’amour et qui ren­dent compte d’un entre­tien mené par Chris­t­ian Libens dans lequel l’auteur livre sa vision du genre lit­téraire bref, ce qui en fait la spé­ci­ficité et la richesse en regard notam­ment du roman. Plus glob­ale­ment, il se con­fie aus­si sur sa pra­tique de la lec­ture et de l’écriture et con­clut : « Il faut faire con­fi­ance aux mots et à des tas de choses enfouies en vous et qui vont ressur­gir tout à coup, sans prévenir. Le bon­heur est alors intense. Je crois qu’il faut écrire avec la main invis­i­ble de l’inconscient et la main rêveuse de la poésie. »  

Thier­ry Deti­enne

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