Mise en abyme du néant

Palo­ma DE BOISMOREL, La fin du som­meil, Olivi­er, 2024, 256 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782823621235

de boismorel la fin du sommeilPre­mier roman de la jour­nal­iste Palo­ma de Bois­morel, La fin du som­meil se présente comme un exer­ci­ce de style méta­textuel ron­de­ment mené : un sans-faute, toute­fois sans grande inven­tiv­ité.

À l’heure de Wikipé­dia et de l’information à la portée de tous, les gens recherchent dans l’art un savoir incar­né et trans­gres­sif. Comme tout le monde, ils savent mais ils savent dif­férem­ment, la réal­ité ayant été col­orée et sec­ouée, elle forme désor­mais une sorte de mousse bizarre qu’ils boivent en souri­ant.

Sur le ton de la comédie de mœurs, un per­son­nage en tous points anti-héroïque prend con­science de la vacuité de son exis­tence et décide de combler ce vide, non pas en s’investissant dans ses rela­tions famil­iales et ami­cales, mais en s’inventant un can­cer afin de gag­n­er le temps et l’espace de pen­sée néces­saires à l’élaboration d’un roman. Per­suadé de l’inévitabilité de sa mort, mais surtout de la prox­im­ité tem­porelle de celle-ci, la fron­tière entre vérité et men­songe se brouille à mesure que pro­gresse l’intrigue et l’écriture du roman-prov­i­dence cen­sé régler tous les prob­lèmes de Pierre-Antoine – roman qui présente bien des simil­i­tudes avec celui dans lequel évolue le nar­ra­teur. Car le roman de Pierre-Antoine, comme celui de Palo­ma de Bois­morel, met en scène un per­son­nage per­du dans les méan­dres d’une société et de rela­tions dont il ne parvient à tir­er aucun réel plaisir. Une façon pour l’autrice de démon­tr­er un tal­ent cer­tain à jouer sur la porosité de la fine mem­brane séparant fic­tion et réal­ité. 

C’est peut-être cette absence d’ambition qui m’a dérouté et qui m’a plu. Tous ces détails con­tra­dic­toires, toutes ces hési­ta­tions, on se demande sans cesse si on est en train de per­dre son temps ou si on est sur le chemin d’une révéla­tion.

Le nar­ra­teur évolue dans l’histoire qu’il se con­te comme il gravi­rait les escaliers d’une grande tour, celle dite d’ivoire des écrivains, s’enfonçant dans une ver­tig­ineuse occul­ta­tion de toute per­cep­tion ou sen­ti­ment qui ne seraient pas siens – au point de se per­suad­er, face au naufrage qu’est devenu son mariage, que le prob­lème ne vient pas de lui, mais de sa femme, Bet­ty : « elle ne m’avait jamais aimé car elle en était inca­pable ». Cet étrange détache­ment, égale­ment fait de cynisme et de tolérance, con­fine le nar­ra­teur à la bêtise ou béat­i­tude – un état proche des états mys­tiques des per­son­nes pra­ti­quant la médi­ta­tion de pleine con­science qu’il décrie, effec­tu­ant un grand écart men­tal plutôt réjouis­sant qui com­plète sa panoplie de par­fait imbé­cile.

J’aurais aimé met­tre Bet­ty dans mon roman, me dis-je en pen­sant à sa pra­tique nihiliste de la médi­ta­tion et aux qua­tre tenues ves­ti­men­taires qu’elle arbo­rait quo­ti­di­en­nement. Bet­ty s’était appro­prié un ver­nis de sophis­ti­ca­tion bour­geoise et quoi qu’on y fasse les bour­geois pas­saient mal dans les romans.

La fin du som­meil est un roman léger à la langue tra­vail­lée, une satire ultra-con­tem­po­raine qui ravi­ra les obser­va­teurs cri­tiques des vernissages d’art con­tem­po­rain, ricanant der­rière leur verre de vin blanc, comme les adeptes de yoga plus déten­dus par une bonne séance de per­si­flage que par la pos­ture du chien tête en bas.

Louise Van Bra­bant