Blanche et les ténèbres

Claude DONNAY, Ozane, M.E.O., 2024, 253 p., 22 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0425‑2

donnay ozaneEn 2017, Claude Don­nay, fig­ure émi­nente de la poésie belge (comme poète, édi­teur, directeur de revue) pub­li­ait son pre­mier roman chez M.E.O., avant de livr­er Un été immo­bile, une des per­les de 2018. On se pince ! Ozane est son cinquième roman. Déjà ! Obser­va­tion qui ren­voie à une autre, élargie : un auteur peut creuser un sil­lon notable en très peu de temps, comme d’autres piétineront ou régresseront sur des décen­nies.

Le pitch du roman est sim­ple. En 2000, une vieille dame soli­taire, Ozane, vit en pleine nature, après la perte de son mari, l’éloignement d’un fils envolé au loin men­er car­rière bril­lante, quand soudain…

J’étais dans le bois sous la colline, je ne l’ai pas enten­du, je me suis retournée et il était là.

« Il » ?  Un ours. L’élément déclencheur. Et Ozane de per­dre con­nais­sance. Mais, quand elle se réveille, saine et sauve, le choc a brisé la glace qui figeait sa mémoire depuis des décen­nies, et ressus­cité Blanche, une jeune Belge de vingt ans, une résis­tante opposée au nazisme, notre nar­ra­trice sibéri­enne dans une autre vie, face à la tor­ture, au camp de con­cen­tra­tion pour femmes de Ravens­brück, à l’horreur. Le roman, dès lors, va altern­er les épo­ques, 2000 et 1944, Ozane et Blanche, et comme deux exis­tences super­posées qui inter­ro­gent sur l’identité, la résilience. Deux types de réc­its aus­si, avec le sur­plomb médi­tatif de celle qui revis­ite âgée, et l’épopée de la jeunesse qui entre­prend, subit le con­tre­coup de ses choix.

Lire Claude Don­nay, c’est s’asseoir sur un coussin autour du feu et écouter con­ter, mais c’est aus­si lire comme on devrait vivre, en alter­nant les vitesses et les niveaux. Observ­er l’infiltration d’un troisième réc­it, mas­culin cette fois, qui va inter­roger les trames Ozane/Blanche. Se laiss­er hap­per par une mélodie en mots, une réflex­ion qu’on laisse mûrir en bouche :

J’ai aimé ma vie ici et je l’aime tou­jours, même sans toi, mon Ilya. Finale­ment, per­dre la mémoire peut ressem­bler à un cadeau. Pourquoi le passé devrait-il se con­juguer au bon­heur par­fait, temps illu­soire d’une gram­maire dépourvue de règles ?

« Ilya » ? Des détails du décor ne sont peut-être pas si inno­cents.  Claude Don­nay a situé le fil nar­ratif Ozane… en Sibérie, le long des rives du Baïkal, soit en Russie pro­fonde, comme il a résol­u­ment placé l’aventure sous l’égide de Syl­vain Tes­son, un écrivain-voyageur dont la per­son­nal­ité, l’écriture même ont déchiré les réseaux soci­aux durant de longues semaines. Des « détails » ? Mais pas du tout ! Loin de tout dog­ma­tisme, l’auteur, sans l’air d’y touch­er, infil­tre une saine philoso­phie : aucune polémique, aucun con­flit ne doit retranch­er un État ou un indi­vidu entier hors de la réal­ité prise en compte. Pou­tine n’est pas la Russie, les fas­cismes alle­mand ou russe peu­vent con­verg­er en bien des points, Tes­son ne se résume pas à telle ou telle prise de posi­tion con­tro­ver­sée :

Je n’ai pas emporté d’autres livres. Je m’oblige à met­tre mes pas dans ses traces. Je le suis quand il sort sur la glace du lac, j’escalade avec lui les collines envi­ron­nantes (…) Il me porte dans les moments dif­fi­ciles. En quelques semaines, il a tout com­pris du Baïkal. 

Comme dans ses précé­dents romans, l’auteur se joue de l’attention du lecteur en saupoudrant la sim­plic­ité appar­ente des his­toires avec des élé­ments plus com­plex­es. Quand Blanche est-elle dev­enue Ozane, son amie juive des temps de ténèbres ? Que peut-on rechercher au creux de la nature la plus sauvage ? Y a‑t-il un « éter­nel retour » ? Vers quel ren­verse­ment de per­spec­tive nous mène le réc­it-cadre de 2015, rédigé par un fils à par­tir des notes d’une mère ?

Et Claude Don­nay, avec Ozane, de bous­culer le lecteur en rad­i­cal­isant un élan. Vivre, vivre vrai­ment, c’est-à-dire avec soi et avec l’autre, n’implique-t-il pas la néces­saire con­fronta­tion empathique avec l’altérité ?

Philippe Remy-Wilkin

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