Genres et rapports de forces

Line ALEXANDRE, Les femmes et les enfants d’abord, Quad­ra­ture, 2024, 133 p., 18 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782931080405

alexandre les femmes et les enfants d'abordLine Alexan­dre a déjà fait sa place dans notre espace lit­téraire avec six romans dont le pre­mier, paru en 2009, Petites pra­tiques de la mort, avait été final­iste du prix Pre­mière et avait obtenu le prix Car­refour des tal­ents lit­téraires. Les lecteurs ont trou­vé en elle une obser­va­trice atten­tive des rela­tions humaines et ils ne seront pas déçus par son arrivée dans le monde de la nou­velle.

Le pre­mier texte de ce nou­veau recueil, L’ennemi, plonge dans les peurs urbaines, celles qui nais­sent à la faveur de l’obscurité et des rues désertées. Une femme racon­te sa mésaven­ture : accostée à la sor­tie du ciné­ma, elle fait face seule à un homme menaçant et lui dit « Oh, vous n’allez pas me gâch­er ma soirée ! » et passe son chemin avant de se ren­dre compte qu’il a agressé ensuite un homme qui s’effondre, grave­ment blessé. Elle tente de lui porter sec­ours et mesure que si la chance était avec elle, elle doit aus­si d’être sauve à son aplomb et à son humour qui ont désta­bil­isé l’agresseur. D’autres de ses con­sœurs ont moins de chance : larguées par un homme dont elles se croy­aient aimées, vic­times de mal­trai­tance, elles jet­tent les yeux sur leur vie, trou­vent par­fois un appui nou­veau et pren­nent la poudre d’escampette dans un sur­saut salu­taire (Jack­ie). Mais des vari­antes entraî­nent le lecteur vers d’autres hori­zons : une vieille dame en perte d’autonomie est tombée dans les griffes d’une mégère sans scrupules qui l’isole peu à peu des siens et la dépouille de ses biens, jusqu’à ce que des proches repren­nent la sit­u­a­tion en mains (Madame Nel­ly). Ou encore : Antoinette est employée et sur le chemin du tra­vail, elle est atten­drie par une petite fille qui accroche son regard en lui ten­dant la main. Elle l’emmène manger des crois­sants et boire un choco­lat chaud, rêvant de gag­n­er sa con­fi­ance, elle qui n’a pas eu d’enfant. Mais la petite s’esquive avec un bil­let de 20 euros, et le soir, d’autres enfants ont pris sa place (Les femmes et les enfants d‘abord). Sub­til aus­si : une femme rêve de se con­stru­ire une mai­son en bois sur un ter­rain famil­ial et elle se décide à pass­er out­re sa crainte de froiss­er une par­ente qui la paral­yse depuis longtemps (Une mai­son en bois).

Si les vingt textes du recueil Les femmes et les enfants d’abord camp­ent des univers nar­rat­ifs dif­férents, les femmes y occu­pent une place cen­trale et Line Alexan­dre veille à leur con­fér­er des pos­tures dis­tinctes qui coupent court à toute vision réduc­trice. Évidem­ment, les iné­gal­ités hommes-femmes sont mis­es en scène, mais elle prend grand soin d’élargir le débat en pointant les rap­ports de forces qui régis­sent les rela­tions et qui sont à la source – tous gen­res con­fon­dus – de ces iné­gal­ités : pré­car­ité matérielle, manip­u­la­tions, vio­lences lan­gag­ières, abus de posi­tion dom­i­nante, exploita­tion … tous com­porte­ments qui assu­jet­tis­sent et enfer­ment les des­tins. Le recueil tire sa force lit­téraire du tal­ent de l’autrice qui excelle à camper des ambiances, à met­tre en scène des sit­u­a­tions du quo­ti­di­en, à cisel­er les dia­logues justes et à nous don­ner la bonne dose d’humour qui tourne le dos au mis­éra­bil­isme et per­met de malmen­er joli­ment les idées reçues. Sur­volant les pro­pos moros­es et repous­sant les oiseaux de mal­heur, un mot d’ordre s’impose : le plaisir d’écrire et de lire d’abord !

Thier­ry Deti­enne

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