Véronique Bergen : l’alphabet de l’insurrection

Un coup de cœur du Car­net

Véronique BERGEN, Clan­des­tine, Lamiroy, 2024, 25 €, ISBN : 978–2‑87595–908‑9

bergen clandestineTou­jours à la croisée de la grande His­toire col­lec­tive et de la micro-his­toire indi­vidu­elle, l’écriture de Véronique Bergen s’impose une nou­velle fois et exulte dans son nou­veau roman, Clan­des­tine. Ce livre est cer­taine­ment l’un des plus puis­sants et des plus boulever­sants de l’œuvre de la roman­cière et poète, en ce qu’il attaque toute pudi­bon­derie – parce qu’ensauvagé, indompt­able ; la langue faisant bas­culer l’horizon à l’exacte mesure de toute quête.

Le mot « quête » est ici posé à des­sein et Véronique Bergen lui octroie un sup­plé­ment de sens dépas­sant la sim­ple déf­i­ni­tion chronologique des événe­ments : l’écrivaine fait se téle­scop­er des strates de siè­cles dans la chair même de ses per­son­nages, de la mémoire, de la langue.

Ain­si ce livre nous emmène-t-il dans les con­trées de la pas­sion (au sens éty­mologique du terme), son­dant l’arkhé des pul­sions et des affects. L’horizon de la langue s’en voit redé­ployé, phénix, solaire, ressus­ci­tant (et c’en est orgas­mique, organique) de ses trop nom­breuses mis­es à mort actuelles.

Depuis ce jour, je suis han­tée. Han­tée par le ghet­to de Varso­vie, par les fan­tômes de mes ascen­dants mas­sacrés, rap­tée par les noms sacrés, les alpha­bets sauvés des flammes, l’alphabet phénixé, hap­pée par le passé qui enflamme mon présent, trouée par l’Absent. 

C’est avant tout l’histoire de retrou­vailles entre les pro­tag­o­nistes Vio­lette et Ishtar, qui for­cent une porte dans l’imaginaire, jusqu’à remuer le couteau dans la plaie lan­gag­ière – puisque le sou­venir d’Ishtar vient s’y mêler, parachevant (c’est son rôle d’ombre, il fait sa part) la lumière émanant de l’astre de l’amour autour duquel tournoient démons et vor­tex. Vio­lette retrou­ve par ailleurs des jour­naux intimes, des car­nets de sa grand-mère Nurith, elle-même vibrant au dia­pa­son de l’insurrection lors du ghet­to de Varso­vie. C’est ain­si que Clan­des­tine fait égale­ment se rejoin­dre les thé­ma­tiques de la dom­i­na­tion (qui lie Vio­lette et Ishtar) et le thème de la Shoah – rap­pelant cer­taine­ment, de façon sub­tile, le livre que Véronique Bergen avait con­sacré à Porti­er de nuit de Lil­iana Cavani.

C’est pour toi que mon verbe ouvre les jambes, fait le grand écart entre les épo­ques, entre les pays, c’est pour se lover en toi qu’il orchestre le coït de mon présent en miettes et de notre passé, qu’il folâtre dans un siè­cle qui abhorre la démesure de l’amour (…) 

Ne faisant plus corps qu’avec le texte, celui-là qui parvient toute­fois (et c’en est à la fois si mag­ique et si vis­céral) à ramen­er aux durs événe­ments com­posant ce qu’on appelle notre « actu­al­ité », le lecteur est pris en tenailles, cette quête devenant presque la sienne, se dépor­tant vers ses pro­pres rivages de destruc­tion et de recréa­tion – par la joie, par la jouis­sance, par le pâtir. Par le tra­vail de la mémoire, égale­ment, insin­uée au fond de chaque pupille, pour autant qu’elles soient main­tenues ouvertes, à l’instar des pho­togra­phies qui unis­sent égale­ment Inès et Vio­lette.

Le titre, Clan­des­tine, si sobre mais si secret, si étince­lant quand il émane de l’encre de Véronique Bergen, ne fait peut-être explicite­ment référence à rien, sinon à l’insondable et à l’inaccaparable de la langue, à toutes les zones d’ombre, que Véronique Bergen fait remon­ter jusqu’aux étoiles, que Véronique Bergen fait réson­ner en étant au plus près de leurs vibra­tions.

Char­line Lam­bert

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