Jean-Marc RIGAUX, L’Itoi, Murmure des soirs, 2024, 235 p., 22 €, ISBN : 978–2‑9312–3518‑8
D’abord remarqué comme nouvelliste, dans la revue Marginales et trois recueils édités entre 2012 et 2018, Jean-Marc Rigaux, en 2020, avait enthousiasmé avec Kipjiru 42…195, un thriller littéraire, puissant et sophistiqué. Et voici venir son deuxième roman, chez Murmure des soirs, une très belle enseigne qui le publie depuis ses débuts.
L’Itoi
Le titre déconcerte, et il faudra attendre la page 224 pour croiser le mot, analyser sa signification. Dans une cosmogonie amérindienne, un être supérieur, qui aide le dieu créateur dans son œuvre avant de se rebeller contre celui-ci. Qui élève « les humains comme des enfants », leur apprend les arts. Bon puis mauvais, tué puis ressuscité, retiré du monde, in fine, au centre d’un labyrinthe souterrain. Des fragrances des mythes d’Osiris, Prométhée ou Lucifer ? Comme si l’on touchait à un invariant ? Mais… le rapport avec le roman ? On ne peut le révéler : on saboterait le suspense, le message explicité dans des pages complexes sur la nature humaine, le goût du pouvoir, le sens du rêve auquel on ancre une vie.
L’Itoi ?
L’ouvrage déconcerte… le lecteur de Kipjiru, tout en relayant les qualités hors normes de l’auteur. Il n’est plus question d’un roman trépidant, mais d’une suite de tranches de vie radicales, qui sont comme les romans juxtaposés d’un père et de ses trois enfants, deux garçons et une fille. La 4e de couverture annonce une histoire de fratrie saccagée, le grand large aussi :
Inde. Mexique. Ouganda. Rwanda.
Le grand large !
C’est un atout majeur de Jean-Marc Rigaux. Non qu’il balaie sa contrée natale (elle occupe une belle place dans ses livres, encore ici avec Huy, Embourg ou Liège), mais il envoie ses personnages aux quatre coins du globe, leur offre des rencontres avec une altérité (décors, cultures, rapports au monde, pages d’histoire) soigneusement évoquée. On sera de plain-pied et viscéralement à Amritsar, en Inde, ou sur les pentes du mont Elgon, en Ouganda, au milieu des machettes, au Rwanda.
Un conteur
Au centre de la toile, un psychiatre, obsédé par le contrôle des esprits, dans l’abus de pouvoir permanent, un psychopathe. Les temps changent et le retour de manivelle guette ? Il se lance dans un projet fou : la création d’une (contre-)utopie, une sorte de paradis (infernal) en bordure de désert mexicain, où il régnerait sur son dernier quarteron de patients, tel un imperator de droit divin.
Aux extrémités de la toile, les enfants du monstre, les points d’acmé de leurs trajectoires. Comment ont-ils pu se construire à l’ombre d’un tel père ? Leurs caractères, leurs faits et gestes, leurs destins sont fort contrastés et métaphorisent un rapport subtil entre la détermination et la marge de liberté :
Un médecin français a écrit que, face à un péril, on peut combattre, faire un ulcère ou fuir.
L’art narratif
Jean-Marc Rigaux offre des récits, mais les enserre dans un cadre original. Déjà, l’épigraphe, « À moi ! », qui ne renvoie pas à l’auteur mais à sa projection, un bébé né en 1933, qui ne vivra que quelques secondes, étranglé par « le nœud de cravate du cordon ombilical ». Le temps suffisant pour s’instituer narrateur omniscient du roman qui s’ébroue, en colorant l’intrigue d’un surplomb moderniste :
Pendant ce crouton d’existence, je vois tout, j’entends tout, je comprends tout.
Gageure ! Le roman qui s’ébauche ne comportera pas de dialogues, sauf en sa ligne droite ultime, quand le bébé narrateur s’avère « au bout du rouleau » et confie les rênes, pour un temps, à ses protagonistes :
La seconde qui précède le dernier battement de cœur.
Gageure ! Derrière son florilège de scènes marquantes, le roman tend à insinuer une réflexion sur l’humanité, ses aspirations et ses dérives, le Mal et ses racines, les moyens de le combattre.
Un écrivain
Jean-Marc Rigaux est l’un de ces rares auteurs qui livrent des romans complets, distillant une information et incitant à la réflexion, racontant et écrivant, au sens absolu du terme :
Fumer les mots vers le ciel, y monter avec ceux des autres et se fondre dans la nuit étoilée fixe et scintillante.
En conclusion
Jean-Marc Rigaux, avec L’Itoi, peut décevoir les attentes du public de Kipjiru. Mais un gourmet admirera, a contrario, l’audace artistique en quête de nouveaux territoires. Dans la droite ligne d’un Vincent Engel, qui avait osé un Requiem vénitien après le succès de Retour à Montechiarro, L’Itoi impose un grand écrivain quand Kipjiru avait asséné un grand romancier.
Philippe Remy-Wilkin

Jean-Marc Rigaux présentera L’Itoi à la Foire du livre.
- Dimanche 7 avril de 12h à 13h — Stand 216 : dédicaces