Siphonner la fiction

Un coup de cœur du Car­net

Rachel M. CHOLZ, Pipeline, Seuil, 2024, 224 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782021554281

cholz pipelineL’existence des êtres, la vie des phras­es sont bitumées, encer­clées par les vapeurs post-punk du « no future ». C’est dans le ter­ri­toire mou­vant du peu­ple des marges que Rachel M. Cholz campe Pipeline, son pre­mier roman. Comme dans son pre­mier réc­it, No ou le pactole paru à La Let­tre volée, la fic­tion se penche sur les exclus, les broyés, les largués du sys­tème néolibéral, sur les tribus de la débrouille qui se livrent à mille et un trafics, tap­inent, volent, dealent pour sur­vivre. Com­ment écrire au cœur des mots qui sen­tent la folie du monde ? Princes des com­bines, des zones clan­des­tines, la nar­ra­trice, « la timide », et son ami Alix écu­ment la rue Hey­vaert, les entre­pôts près du canal de Brux­elles, lou­voient dans des quartiers de Molen­beek, à la recherche de véhicules à siphon­ner. Le monde est en ruines mais il reste le gazole, l’élixir noir, piv­ot d’une économie par­al­lèle depuis qu’Alix a décou­vert un pipeline qui relie une raf­finer­ie à un entre­pôt de stock­age. Avec une lib­erté rad­i­cale, dans une langue ser­pen­tine, nerveuse, imprévis­i­ble, Rachel M. Cholz nous plonge dans un cap­i­tal­isme à la dérive, impi­toy­able, paupérisant, braque ses pro­jecteurs sur les êtres de l’ombre talon­nés par les flics d’un côté, par les gangs mafieux de l’autre.

Avec brio, Rachel M. Cholz plonge à mains nues dans les veines pro­fondes de l’écriture, dépeint l’excitation de pass­er dans les zones indus­trielles, de s’adonner au rit­uel très physique du pom­page illé­gal du gazole. Vir­tu­ose des courts-cir­cuits, elle passe des com­plices qui font le guet au canal qui « sourit comme s’il avait fait une bêtise », des filles qui tap­inent à des réflex­ions explosées sur le cos­mos, les corps tra­ver­sés par la came dans des afters.

Je prends le tuyau. Je l’enfonce dans le réser­voir. J’approche le tuyau de ma bouche mais je me rétracte. Il est mordil­lé […] J’aspire une fois, deux fois, mais le gazole ne veut pas mon­ter. Je dois aspir­er plus fort. J’aspire comme si j’étais prête à l’avaler. Les vapeurs me mon­tent à la tête. Le gazole remonte dans le tuyau et m’arrive dans les dents. Je crache tout et je dirige le tuyau qui coule dans l’embouchure du bidon.

Il y a les cracheurs de feu, les cracheurs-détecteurs de gaz et les cracheuses de phras­es qui bous­cu­lent l’économie du réc­it comme Alix et ses com­plices détour­nent les flux du cap­i­tal­isme. Au fil de cette balade cita­dine, dans un espace régi par la vio­lence de la jun­gle urbaine, le pipeline et son con­tenu sont des acteurs vivant à dif­férents niveaux de réal­ité. Ils fig­urent autant des réal­ités matérielles, le « pét­role […] comme l’aventure et la vio­la­tion de la terre », que des anal­o­gons de l’essence des choses, le liq­uide en tant que quin­tes­sence de ce qui est.

L’écriture de Rachel M. Cholz, ses pen­sées, ses images jail­lis­sent avec l’impétuosité du gazole, affec­tion­nant le sur­gisse­ment d’un stream of uncon­scious­ness au milieu d’une descrip­tion de siphon­nage. « On aimerait s’enfuir comme des gaz ». C’est en adop­tant les mou­ve­ments brown­iens, sto­chas­tiques, sauvages du gaz que Pipeline est con­stru­it, lançant des gey­sers poé­tiques au milieu de « plans galères » et de rix­es pour le con­trôle du busi­ness par­al­lèle. Décrivant l’envolée du prix du gazole, une phrase qui occupe toute la page revient à cycle réguli­er, « Le gazole est mon­té à 1,99 », « le gazole est mon­té à 2,38 ». Il est ques­tion de néant, d’amour, de « faire l’amour avec le néant », de car­gaisons d’or noir de plus en plus impor­tantes, d’alcool, de coke qui réchauf­fent le sang, d’une dis­sec­tion de la folie cré­pus­cu­laire et mor­tifère du néolibéral­isme, de bidons de 25 litres d’hydrocarbure, de rival­ités avec des ban­des de petites frappes, de nos­tal­gie du siphon­nage, une drogue qui rend accro.

Tout est éminem­ment physique, les sen­sa­tions désor­don­nées, le goût de la survie en milieu hos­tile, le silence noc­turne du quarti­er nord de la ville de Brux­elles, le sang qui coule lors des bagar­res, l’odeur du méthane, de gaz qui colle à la peau de ces êtres qui se sen­tent de trop dans un monde trop froid. La mar­gin­al­ité d’une langue qui chérit les bifur­ca­tions styl­is­tiques épouse la mar­gin­al­ité du micro­cosme for­mé par la nar­ra­trice, Alix, Rouge, Bérangère, Tunis, le Grec… et les oiseaux du matin qui pépi­ent à la dernière ligne. 

Véronique Bergen

Un extrait de Pipeline

Un extrait pro­posé par les Édi­tions du Seuil