Edith HENRY, Le soir saigne rouge, ill. de couverture Rocio Pasalodos, ill. intérieures Catherine Berael, Coudrier, 2024, 75 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–055‑9
La vieillesse rougit de son impiété /et moi, je rougis / de mes terres brûlées, écrivait Edith Henry dans J’ai septante ans et je danse la sardane. Ici le rouge — couleur du feu, de la passion, de l’amour, de la vie mais aussi des menstrues, de la violence et du sang — s’impose une fois de plus. Sous cet emblème de la couleur rouge, Pénélope, Circé, Mélusine et Xéna, figures féminines mythiques, vont décliner la dramaturgie de la vie et du destin. Pénélope, épouse d’Ulysse, est l’incarnation de la fidélité. Dans sa solitude, elle est toujours brûlante d’amour pour son époux parti au loin. Elle craint aussi la violence des hommes à laquelle elle fut et demeure confrontée. Dans ce premier chant, Edith Henry mêle habilement dans une même trame les fils de l’histoire et du mythe grec, y compris des références à une version postérieure de celui-ci, la Télégonie, une épopée du cycle troyen aujourd’hui perdue. On trouve la trace de cette version dans le second chant où Edith Henry donne la parole à la magicienne Circé :
[…] Pars ton fils accomplira ton destin
sur mon ventre il scellera ta trace
sa vérité
d’une étincelle la légende
d’une odyssée le sommeil
quand du repli de mes flancs visités
fatale
s’enfantera notre félicité
Circé, puissante magicienne, est qualifiée par Homère de polyphármakos, c’est-à-dire « particulièrement experte en de multiples drogues ou poisons, propres à opérer des métamorphoses ». Elle est décrite par Homère et Virgile comme une déesse mais fut ensuite dépeinte comme une sorcière ou une enchanteresse. Ulysse s’unira à Circé après avoir déjoué ses tentatives d’enchantement. Détournant cette interprétation classique, Edith Henry fait de Circé une figure déterminante et pourtant solitaire :
Secrète sorcière pressentie
à la septième porte
du siphon d’encre noire
de la nuit
Silencieuse
solitaire
la louve piège la proie […].
Le troisième chant est celui de Xéna, nom porté par Marie d’Antioche (1145–1182) quand celle-ci devint impératrice de Byzance (1180–1182) mais aussi par l’héroïne d’une série télévisée américaine dont les aventures se déroulent en partie dans la Grèce antique dans une quête de justice et de rédemption. Elle relate les aventures de la guerrière Xena qui, après plusieurs années passées en redoutable chef de guerre, décide de se racheter de son passé à la suite de sa rencontre avec le héros Hercule. Xena fera alors tout son possible pour lutter pour le bien et la paix, en se battant contre des guerriers impitoyables, des dieux, des démons et même avec la mort. Là aussi apparaissent les figures animales du pouvoir féminin comme la louve ou de la liberté et de la puissance comme le cheval. De même, comme Circé, Xéna sublime le pouvoir sexuel, l’Eros qui est l’approbation de la vie jusque dans la mort (Bataille) :
Les pierres s’égorgent de koumis
mes lèvres à tes extrêmes
se fondent
Mon sexe s’apaise
J’écarte les jambes de la nuit
je suis reine et je jouis
Mélusine, dans le quatrième et dernier chant, est, comme Circé, une incarnation des pouvoirs de la magie féminine. Son patronyme signifie « merveille » ou « brouillard de la mer », l’origine latine melus suggérant aussi «mélodieux, agréable». Cette figure renvoie à plusieurs grands thèmes légendaires, comme la nymphe des eaux, le génie qui habite un certain lieu, le succube qui vient du monde diabolique s’unir charnellement avec un homme, l’annonciatrice de mort, la vouivre ou encore la sirène. Très ancienne, elle est la « mater lucina » romaine qui présidait aux naissances ou encore une divinité celte protectrice. Pour les Gaulois, elle est plutôt une divinité maîtresse de la destinée humaine du nom de Mélicine (la tisseuse) ; le thème de la destinée est donc très présent dans le mythe de Mélusine.
On le voit, de Pénélope à Mélusine, le thème du tissage et donc de la vie et de la mort, de l’enfantement et du destin est au cœur des poèmes de Le soir saigne rouge. Eros y est aussi fortement présent dans les deux chants de Circé et Xéna. La condition de la femme, sa force et sa fragilité s’y expriment dans un lyrisme flamboyant et une langue musicale et habitée, aux fortes métaphores qui s’inspirent d’une poétique du mythe et prolongent celui-ci en l’enrichissant librement d’une vision féministe.
Éric Brogniet