Un coup de cœur du Carnet
Zoé DERLEYN, Je m’appelle Australie, Rouergue, coll. « La brune », 2024, 132 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 978–2‑8126–2596‑1
Découverte par les éditions Quadrature pour son premier recueil de nouvelles, Le goût de la limace, Zoé Derleyn avait déjà retenu notre attention par la force narrative de ses premiers textes qui avaient obtenu le prix Franz De Wever 2018 et avaient été retenus dans la liste des finalistes du prix Rossel, ce qui est plutôt rare pour ce genre littéraire. Zoé Derleyn poursuivit sa carrière éditoriale en France avec un premier roman, Debout dans l’eau, aux éditions du Rouergue, prix Marcel Thiry 2022. Elle revient aujourd’hui à la nouvelle, toujours au Rouergue. Ce recueil intitulé Je m’appelle Australie prouve à nouveau que l’autrice belge maîtrise le genre avec une rare maestria, tant par son approche délicate de ses sujets que par une écriture ciselée.
Ses sujets ? Ceux-ci s’inscrivent dans le fil de ceux abordés dans ses deux livres précédents. Ils mettent des femmes en avant, dix femmes pour dix récits plus précisément, lesquelles s’expriment majoritairement en je et nous invitent de la sorte à partager les secrets de leur vie intime. Ceux-ci tiennent notamment aux apparences qui permettent de tenir le coup dans une existence semée de chausse-trappes (dans un premier temps, nous avions d’ailleurs envisagé d’intituler cet article Paraître ou disparaître). C’est ainsi que la jeune Australie, dont le prénom sert de titre au recueil, a accepté de participer au jeu du changement des prénoms et s’invente une nouvelle identité. Dans Faux lynx, une femme se souvient d’un premier amour new-yorkais aux côtés de l’homme qui est devenu son mari. Par flashes successifs qui sollicitent les sens et dans une écriture dépouillée à l’os, elle s’interroge sur sa vie : est-ce que l’on ne voudrait pas être unꞏe autre parfois ? Est-ce que l’on ne regrette pas une vie que l’on aurait pu avoir ? La narratrice de Liberté se fait coacher par une amie pour son maquillage et sa tenue vestimentaire afin de « jouer à être quelqu’un d’autre ».
Nous pourrions continuer à résumer de la sorte les autres nouvelles et nous passerions à côté de l’essentiel. Car ces sujets sont tapissés de mystères, de non-dits, de pas mal de silences également. Les personnages sont placés dans un équilibre précaire comme si le monde était prêt à basculer, entraînés dans l’insondable de la condition humaine. Cette ambiance de fin du monde surgit au détour de souvenirs d’enfance irrécupérables ou se matérialise dans les décors d’un sanatorium désaffecté. Celui-ci sert de décor à Chasseuse-cueilleuse, texte où une femme ne supporte plus son couple et « en a assez de l’effondrement du monde ». Dans la foulée, plusieurs de ces femmes, qui ont beaucoup à partager avec notre quotidien et notre monde, sont confrontées à « l’épuisement du corps », qui se traduit de diverses façons et notamment un goût prononcé pour la vodka.
Les sens interviennent au premier plan dans la démarche artistique de Zoé Derleyn. Ceux-ci sont particulièrement prégnants dans Puzzle, un texte où une jeune fille accompagne sa tante dans le chalet d’un oncle décédé dans le plus grand dénuement. Elles y sont confrontées à une accumulation faramineuse de déchets. « Nous sommes assises sur des bûches. Un demi-stère de bois moisit devant le chalet, alimente mon désir d’incendie. L’odeur devient un goût dans ma bouche, une pellicule poisseuse sur ma peau. Ma tante et moi soupirons toutes les deux au même moment, un trop-plein de puanteur dans nos poumons ». Ce chalet se révèle une énigme à élucider et c’est au détour des scènes pénibles de rangement, glissées comme si de rien n’était, que deux phrases résument en une dizaine de mots ce que fut cet oncle et la raison pour laquelle cette nièce s’est infligée cette douloureuse corvée. On a rarement l’occasion de rencontrer une écriture qui transpire à ce point les situations qu’elle décrit et où le peu dit tant. Le dernier texte, Scruter l’obscur, s’offre comme une mise en abyme de la démarche de Zoé Derleyn, qui met en scène une écrivaine qui confie écrire « à partir du chaos » alors qu’elle est habitée par ce qu’elle appelle « son rêve d’horloger », soit l’envie vaine de résoudre des problèmes avec une précision technique qui ne s’embarrasse pas d’inconnues. Ses nouvelles confirment qu’elle écrit pour investiguer « les zones d’ombre » et, en s’appuyant sur une poésie des sens et des éléments, scruter l’obscur de nos vies.
Michel Torrekens