Un coup de cœur du Carnet
Karoline BUCHNER, Encoches, Lettre volée, 2024, 192 p., 21 €, ISBN : 978–2‑87317–635‑8
Karoline Buchner signe aux éditions La Lettre Volée un premier récit piquant et perspicace ancré dans un quotidien tissé d’affronts misogynes, de mortifications infimes qui sont autant de petites flèches trouant une peau trop fine, trop douce, celle d’un féminin décloisonné auquel l’autrice rend toute sa puissance d’expression – qui est, en vérité, puissance d’action.
J’ai un trou, un grand trou dans le savoir – c’est dévoilé : l’être qu’on me suppose est une supercherie. Une blague. Une vaste couillonnade.
Incarnée par des personnages vifs aux contours palpables, une réflexion brillante et caustique se coule dans les plis d’un récit aux allures documentaires, tant les échos de nos quotidiens imprègnent avec justesse (à une juste distance, qui laisse place à l’humour) les échanges et les situations soigneusement assemblées par l’autrice, qui se répondent d’une page à l’autre. Toinon, Vérène, Ulrich, Cécile mais aussi la narratrice constituent les points cardinaux de la carte que déroule Encoches, les repères autour desquels gravite la lectrice ou le lecteur au fil de courts chapitres qui chacun appellent le suivant – un appel d’air suscité par la fluidité de la narration que rejoint la formidable précision de la langue : Karoline Buchner a le verbe juste, le syntagme nominal incisif. Son écriture témoigne d’une maîtrise syntaxique pointue autant que d’un talent certain à formuler le quotidien, à dire précisément ce que ne disent pas les formules toutes faites ou les mots lâchés sans réfléchir à leur impact – les phrases lâches, saisies dans leur vacuité par des doublons en alphabet phonétique.
C’est pour faire rien, Cécile, pour faire rien. Elle sert à rien, cette estime, elle sert à rien d’autre qu’à me contenter, me satisfaire. C’est une estime creuse qui tient toute seule, Cécile, toute seule sans toi – c’est une estime qui se suffit à elle-même.
Le récit de Karoline Buchner n’a, lui, rien de lâche : il est attaché bien serré aux corps dont il porte les voix intérieures et entre lesquels il rend possible un dialogue. Encoches explore la porosité de ces corps, perméables aux humeurs que transportent les mots choisis avec précaution, polis comme le galbe nacré d’un étui à cigarettes, aussi bien que ceux lancés avec une nonchalance crasse – celle du manque d’empathie caractéristique de celles ou ceux (mais surtout ceux) pour qui le rapport à la langue tient de la tenderie plutôt que du filet de secours.
La langue maternelle, langue du dommage fondamental – so hätte das nicht sein sollen, es ist zu viel für mich allein, ich schaff’ es nicht mehr –, devient le lieu risqué et redouté de sa propre dissolution. Il lui faut coûte que coûte une autre langue, une langue capable de faire tenir son corps : une langue vitale.
De poreuse à trouée il n’y a pas beaucoup de chemin à parcourir, et c’est une philosophie romancée du vide qui s’étend, élastique, entre les phrases de l’autrice. Un pas de deux entre le plein et le creux : l’assurance d’une langue solide portée à dire les brèches, le vide, les espaces entre les corps et les impulsions électriques qui y circulent, lesquelles trouvent à s’épanouir – aussi – dans les sillons creusés par les mots. À si bien maintenir le cap, Encoches engage à poser le récit dans d’autres mains – le livre en pont suspendu par-dessus l’abîme – et donne envie de faire entendre, à son tour, sa voix et celle des personnes qui nous font tenir. Tenir ensemble, tenir (grâce) à : elles, eux, la langue et une certaine manière de (se) dire.
Louise Van Brabant
Couverture : Yasmina Assbane, Sans titre, 2020