Un si long chemin

Karine LAMBERT, Dernier bateau pour l’Amérique, Hachette Fic­tions, 2024, 432 p., 22 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782501171960

lambert dernier bateau pour l'amériqueRédi­ger un roman, c’est tou­jours livr­er une part de soi. Per­son­nages, scènes pré­cis­es, ressen­tis, des bribes de vécu se glis­sent qui remon­tent à la sur­face à mesure que les mots se pressent et que les doigts courent sur le clavier. Mais il y a aus­si des élans d’écriture fon­da­teurs, ceux que guide le besoin irré­press­ible de se dire à livre ouvert pour extir­p­er des blessures anci­ennes et sou­vent tou­jours vives. Par­fois cet élan donne un livre unique, qui ne sera suivi d’aucun autre, par­fois il som­meille quelque temps et le précè­dent des préludes où la fic­tion domine jusqu’à ce que l’évidence s’impose comme une néces­sité absolue. Il sem­ble que le dernier roman de Karine Lam­bert appar­ti­enne à cette sec­onde caté­gorie, son nou­v­el opus venant à la suite de cinq romans pub­liés au cours des dix dernières années qui ont ren­con­tré le suc­cès auprès de ses lecteurs.

Dès les pre­mières lignes, le ton est don­né :  l’autrice part à la recherche de sa mère nonagé­naire qui vient de décéder et qu’elle n’avait plus vue depuis deux décen­nies. L’évoquer, c’est libér­er des douleurs  ter­ri­bles liées à un manque total d’affection qui ont con­duit sa fille à s’abstenir tout ce temps de la fréquenter. Un mes­sage de con­doléances d’une cou­sine autre­fois proche vivant aux États-Unis et délais­sée elle aus­si crée une amorce. Le temps est venu de rassem­bler les sou­venirs et de renouer les con­tacts, mais surtout d’effectuer des recherch­es, car les mys­tères sont nom­breux dans les réc­its famil­i­aux. La famille Sch­a­nis­so vivait à Anvers au temps de la petite enfance de Ger­maine, la maman de l’autrice. Une exis­tence ponc­tuée par les rit­uels de la tra­di­tion juive, par les leçons de piano, la présence d’un papa tailleur de dia­mants, d’une maman à la mai­son, tou­jours occupée à cuisin­er. Nous sommes dans les années qui précè­dent la sec­onde guerre mon­di­ale, Ger­maine se révèle une pianiste très douée et l’étau se resserre sur les Juifs, puis vient le temps où le con­flit éclate. Les Schissano trou­vent refuge dans une ferme française après un exode périlleux. Ger­maine est privée de piano par la force des choses. Un de ses frères part pour les États-Unis où il séjourne deux ans avant d’envoyer des visas pour le reste de la famille qui embar­que dans un des derniers bateaux chargés d’émigrants. A New-York, Ger­maine reprend les cours de musique et s’affirme comme une jeune prodi­ge, se fait prénom­mer Jen­ny, donne des con­certs et, recon­nais­sance absolue, se pro­duit en solo à Carnegie Hall. Pour elle, le rêve améri­cain se brise quand ses par­ents déci­dent, une fois la guerre finie, de revenir en Bel­gique pour s’installer à Brux­elles. Si elle refuse les pré­ten­dants qu’une marieuse juive pro­pose à ses par­ents, elle leur préfère un jeune goy séduisant qui lui fait une cour élé­gante et avec lequel elle se marie. Auprès de lui, elle aban­donne le piano et se fane peu à peu alors que naît l’autrice.

Ce réc­it est le fruit des recherch­es intens­es menée par Karine Lam­bert, mais aus­si des nom­breux blancs qu’elle a comblés en se fiant à sa pro­pre sen­si­bil­ité de roman­cière. Le fil en est entre­coupé d’intrusions dans le présent, d’anecdotes liées aux recherch­es, aux retours sur soi et aux ren­con­tres avec sa cou­sine avec laque­lle la com­plic­ité est fab­uleuse. Plus fon­da­men­tale­ment, l’autrice de L’immeuble des femmes qui ont renon­cé aux hommes (son pre­mier roman paru en 2014) porte une réflex­ion sen­si­ble sur la con­di­tion fémi­nine dans une société où le matri­ar­cat et le patri­ar­cat infléchissent les des­tins, leur évo­lu­tion pro­gres­sive dans le temps et les aléas de la mater­nité. Une démarche qui l’amène à se rap­procher d’une forme de paix inespérée. Dernier bateau pour l’Amérique éclaire donc son œuvre d’une lueur très per­son­nelle en même temps qu’il sur­v­ole près d’un siè­cle de notre his­toire col­lec­tive, par-delà les cul­tures et les océans.

Thier­ry Deti­enne

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