Jacques LACOMBLEZ, Sautes d’instant, brins d’humeur et un petit bout de jardin, Avec vingt-quatre dessins de Jean-Claude Silbermann, Quadri, 2024, 32 p., 25 €
Alors qu’il vient de boucler en galerie bruxelloise la présentation de ses peintures et dessins récents, Jacques Lacomblez marque également de sa plume de poète les 100 ans du surréalisme, lui qui, né en 1934 – et inscrit dans sa galaxie depuis 1956 – peut en compter dix de moins. Si ses précédents recueils laissaient libre cours au poème de forme libre, parfois marqué par la brièveté, il donne à lire cette fois une pleine brassée d’aphorismes. Le titre en est presque un lui-même : Sautes d’instant, brins d’humeur et un petit bout de jardin.
Qui plus est, sous ce titre finalement assez guilleret, Lacomblez a choisi pour complice le peintre, artiste visuel et écrivain Jean-Claude Silbermann, à peine plus jeune que lui, mais qui a gardé également de sa fréquentation du groupe surréaliste français, des affinités précises avec la plaisanterie ambigüe et le trait d’humour dessiné. Les deux font la paire, à dire vrai. Mêlées aux aphorismes de Lacomblez, les illustrations de Silbermann, où les couleurs marquent le grain du papier, sont parfois associations équivoques, parfois prises au débotté, parfois jeu enfantin sur l’absurde, et donnent à l’ensemble l’allure cavalière d’un vade-mecum existentiel bien troussé.
En matière d’aphorismes, les trompe-la-mort ne manquent généralement pas. Lacomblez instille dans les siens la pointe sèche de la dérision, face aux fatigues du temps qui presse et aux humeurs sombres qui surgissent trop régulièrement
Chronos mangeait ses enfants,
Pas ceux des autres.
Tout en esquissant un plaidoyer pro domo dont il sait qu’il sera partagé par beaucoup
Je ne pense pas demander la lune
En espérant mourir de mon vivant
Mais pas en ruines.
La flèche est parfois celle des mots qui se croisent à contre-sens, apostrophant le lecteur ou lui manifestant une vérité qui sera pour l’auteur, joueuse et inébranlable
Un amérindien plein de réserve.
Le train entre sans crier gare.
L’avant-garde, c’est si loin…
Trop de problèmes insalubres.
Tout un chacun, c’est beaucoup trop.
Et si l’autoportrait pointe le bout de son nez il est souvent sauvé d’une pirouette :
Ils disent que je me replie sur moi-même…
Déjà, si je pouvais me plier !
Le principe de l’aphorisme n’implique pas la volonté d’une perfection dans la réussite. C’est même souvent par glissement inconscient, par assonance inattendue, par contraction du réel et de sa représentation soudaine, que naissent certains aphorismes des plus surprenants, des plus émouvants parfois. Chez Lacomblez, pas de discours figeant les formes des mots, mais quelques jets d’encre où l’impertinence fataliste et l’absence de repentirs n’empêchent pas la lucidité du regard d’aujourd’hui (sur le capitalisme, les partis politiques, le mouvement moutonnier des foules…) de celui qui justement, en a vu d’autres :
Voir la réalité telle qu’elle se présente rend aveugle.
Nous ne verrons pas la fin du monde,
mais nous aurons vu comment on la fabrique.
En cet univers où le pessimisme pourrait sembler sans antidote, les dessins de Silbermann apportent une gaieté qui vient renforcer les réflexions de l’auteur, ou au contraire leur tordre gentiment le cou. De telle sorte que la complicité si fine des deux entraîne le lecteur à sa suite, qui découvre ainsi, au fil des pages, où trouver finalement ce petit bout de jardin. On ne s’en étonnera pas, l’éloge du merveilleux, si ténu soit-il encore, la présence sous la pluie d’une femme aimée, pourtant invisible, ou la grâce de moments précieux reste le seul viatique :
J’aurai été aimé par des glaneuses du Temps.
Celles qui connaissaient, pour me les offrir,
Les épis du temps, les répits des instants.
Alain Delaunois
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