Tout a changé à Berlin

Claire OLIRENCIA DEVILLELa nuit Berlin, Dou­ble ponc­tu­a­tion, coll. « Guillemets », 2024, 148 p., 18 €, ISBN : 978–2‑490855–62‑9

olirencia deville la nuit berlinEn quelques décen­nies, tout a changé à Berlin. En une nuit, tout a changé aus­si pour la nar­ra­trice de ce pre­mier roman de Claire Oliren­cia Dev­ille, Française instal­lée à Brux­elles. L’amour est une chose étrange. L’amour rend le monde intem­porel. Plus encore dans le Berlin artis­tique quand la nuit s’en empare. C’est ce cock­tail d’amour et de nuit qui va entraîn­er Nina Hell­man, appren­tie danseuse, dans une « spi­rale malé­fique ».

C’est à une expéri­ence lim­ite que nous con­vie Claire Oliren­cia Dev­ille, elle-même danseuse. Le roman com­mence pour­tant avec toutes les promess­es que la vie peut réserv­er à une jeune artiste en devenir. Nina Hell­man (que l’on pour­rait traduire approx­i­ma­tive­ment en français non inclusif par homme de l’enfer, rien que ça) débar­que à Berlin, début des années 2000 pour inté­gr­er une école de danse. Elle affronte vaille que vaille, avec ses moyens d’étudiante, la froidure tenace de la cap­i­tale alle­mande. C’est tout un monde qui s’ouvre à elle avec ses exi­gences, ses codes et ses cours, comme ceux de tech­niques Vagano­va et Limon, de choré­gra­phie de jazz, de Gra­ham ou les exer­ci­ces d’adage. Nous croi­sons égale­ment des grands noms de la danse con­tem­po­raine aus­si dif­férents l’un de l’autre que Boris Char­matz, Mikhail Barysh­nikov ou Wacky Bogle. Mais là n’est pas l’essentiel de La nuit Berlin si ce n’est que cet univers nous immerge dans un monde de pas­sions, qui peut se révéler cru­el et con­traig­nant, à l’instar de cer­taines réal­ités quo­ti­di­ennes. Sans son humour ravageur, la pro­tag­o­niste paumée serait-elle par­v­enue à sur­mon­ter ces épreuves ?

Dans ce décor où gravi­tent de jeunes artistes désar­gen­tés du quarti­er de Kreuzberg, un autre atout se présente. Nina vit un amour fort avec sa colo­cataire, Kai, pho­tographe. Dans l’évidence de leurs vingt ans, elles s’aiment, vivent à cent à l’heure et veil­lent à se libér­er de la vio­lence patri­ar­cale tou­jours prête à bondir tel le jaguar représen­té sur la cou­ver­ture. Le week-end venu, elle, ielle se défonce dans la danse, toute la nuit sans inter­rup­tion, pour net­toy­er son corps de tous les efforts accu­mulés lors de ses cours de bal­let. Elle pra­tique aus­si un « régime caféine, nico­tine, ecsta­sy, plus anorex­igène tu meurs ». Avec Kai, elles décou­vrent les clubs berli­nois, les Bier­garten et le célèbre Clärchens Ball­haus, croulante et mythique salle de bal ouverte en 1913. Un lieu qui, aux yeux de Nina, incar­n­erait le tour­nant que vit la ville. Gen­tri­fi­ca­tion des quartiers alter­nat­ifs, con­séquences de la chute du Mur, con­sumérisme touris­tique, marchan­di­s­a­tion des corps, etc. « Le bâti­ment croulait sous le poids de ses mètres de hau­teur de pla­fond et des années – mais tout croulait à Berlin, dans ce souf­fle d’énergie et de dés­espoir. Et vrai­ment ? C’était un écroule­ment sub­lime. Le monde allait être meilleur. Nous le savions – nous le viv­ions déjà ». Une nuit que l’on imag­ine de pleine lune, s’y déroule une séquence ciné­matographique digne d’un Pasoli­ni. On y croise des per­son­nages à la Ensor comme Run­ning Bil­ly, Paulette Poulette, José mae­stro de tan­go, Big Hel­ga Han­hemoenn ou Iri­na Stein­schnei­der, voy­ante qui aurait jeté un sort à Nina. Défile aus­si une kyrielle d’éphèbes et de drag queens, emportéꞏeꞏs dans des dans­es hal­lu­cinées et cathar­tiques. Quand tout à coup, le réc­it bas­cule…

Nina est emportée sur une bar­que en présence de José pris de panique. Elle n’en mène pas large. Les pages qui suiv­ent ressem­blent à un gros délire chamanique ou ani­miste qui peut, lui aus­si, expli­quer la présence de cette tête de jaguar en cou­ver­ture du roman. Berlin sem­ble tout à coup bien loin. Lecteur et lec­trice per­dent aus­si leurs repères. Le réc­it décroche du réel. Même le lan­gage s’enraie. C’est à l’ouverture d’une deux­ième par­tie que nous apprenons que Nina a tra­ver­sé un épisode psy­cho­tique. Quinze ans plus tard, comme elle le répétera à plusieurs repris­es, tout a changé pour elle. Change­ment salu­taire et révo­lu­tion­naire, libéra­tion des mécan­ismes d’oppression et d’aliénation, avec la « sen­sa­tion interne de détache­ment des ban­quis­es ». Elle con­tin­uera la danse à Berlin, elle vivra avec Kai et plus par affinités, mais elle aura con­nu un séisme intérieur qui l’aura débar­rassée des dik­tats imposés aux corps. C’est une révo­lu­tion, intime d’abord, et donc poli­tique qu’elle met ici en scène et on com­prend que ce texte edgy ait trou­vé grâce aux yeux d’un édi­teur des diver­sités, engagé et indépen­dant, à suiv­re.

Michel Tor­rekens

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