Deux sacrées poules !

Françoise JOHNEN (autrice) et Françoise ROGIER (illus­tra­trice), Une chou­ette poulette, À pas de loups, 2024, 32 p., 15,50 €, ISBN : 9782930787978

johnen rogier une chouette pouletteÇa caque­tte. Ça glousse. Ça crételle. Ça se lisse les plumes. Ça se lave. Ça s’ébroue. Ça s’épouille. Ça se roule dans la pous­sière. Ça pond. Ça cou­ve. Ça grat­te. Ça pique. Ça picore. Ça mange. Ça court. Ça fuit. Ça s’agite. Ça se couche. Ça dort. Ça se réveille. Et ça se regarde. Oui, les poules s’observent les unes les autres, latérale­ment mais atten­tive­ment. Et elles remar­quent les nou­velles venues dans le poulailler. Ain­si, quand Agathe a débar­qué, elle a immé­di­ate­ment fait sen­sa­tion : « [Elle] pos­sède le plus admirable des plumages et caque­tte avec tant de dis­tinc­tion que toutes les poulettes voudraient en faire leur meilleure copine. » Une rous­sette pré­cieuse, qui parade sac à main en ban­doulière, lunettes de soleil posées sur son bec fière­ment dressé, cha­peau rouge assor­ti à l’écharpe à pois blancs, bot­tines orange ultra-class­es. Quelle dégaine, quelle assur­ance, quelle prestance ! La voilà dev­enue en un claque­ment de pattes la coqueluche de la basse-cour !

Ses con­génères, aux robes bor­deaux, brunes, ocre, rouges et autres vari­a­tions chaudes, se met­tent à se par­er des mêmes atours : bijoux, chaus­sures, étoles, cou­vre-chefs, maquil­lage… Elles vont même jusqu’à copi­er ses atti­tudes et ses mim­iques : « Il suf­fit qu’Agathe repousse des plumes qui tombent devant ses yeux pour que toutes les poulettes repoussent des plumes invis­i­bles. Quand Agathe rit, elles rient. Et pire, quand Agathe doit faire pipi, elles doivent aus­si faire pipi » (ce qui occa­sionne d’ailleurs d’improbables cohues dans les latrines). Une seule poule reste à l’écart de l’effervescence du trou­peau. C’est Léonie, une volaille mar­ron un peu rebelle, qui préfère les bas­kets noires, les tee-shirts punk et les crêtes « et avec un peu de gel, c’est encore mieux ». Son atti­tude non gré­gaire ques­tionne : les autres la croient jalouse, sa mère s’inquiète, ses amies se détour­nent d’elle. Le prix de la dif­férence est par­fois bien lourd à pay­er…

« Je suis trop nulle. Per­son­ne ne m’aime comme je suis et per­son­ne ne m’aimera jamais. » Mais si, forte et sym­pa­thique Léonie, on t’adore ! Dans ton rejet de la masse, dans ta robustesse de car­ac­tère, dans ton look unique, dans ton orig­i­nal­ité revendiquée ! Tu souf­fres en ce moment, mais tu es remar­quable de refuser de te con­former, de con­tin­uer à chanter à tue-tête au-dessus du pépiement ambiant, de cul­tiv­er ton altérité. Et tu ressor­ti­ras grandie de cette expéri­ence, c’est sûr, car c’est toi, la chou­ette poulette ! Dans leur album, Françoise Johnen et Françoise Rogi­er, au fil de pages joyeuse­ment col­orées (d’où se détachent les per­son­nages grâce à de sub­tils con­tours blancs et à des détails « grat­tés ») et à tra­vers un texte amu­sant et juste, ren­dent hom­mage aux esprits libres se dégageant du poids des con­ven­tions et salu­ent le courage des êtres cul­ti­vant leur sin­gu­lar­ité. En ce sens, Léonie et Agathe sont deux sacrées poules !

Samia Ham­ma­mi

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