Guerre en Yougoslavie et Pemphigus vulgaris à Bruxelles ou la guerre dans la peau

Un coup de cœur du Car­net

Veli­bor ČOLIĆGuerre et pluie, Gal­li­mard, 2024, 288 p., 22 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑073044–82‑2

colic guerre et pluieBosni­aque nat­u­ral­isé français, Veli­bor Čolić vit en Bel­gique depuis 4 ans, ce qui fait de Guerre et pluie son pre­mier livre éli­gi­ble pour le Car­net et les instantsDouz­ième de sa bib­li­ogra­phie, ce roman auto­bi­ographique forme avec son Manuel d’exil (Gal­li­mard, 2016) et Le livre des départs (Gal­li­mard, 2020), le dernier volet d’un trip­tyque sur son expéri­ence de réfugié sur­vivant d’une guerre qui ne cesse de le pour­suiv­re, dans son écri­t­ure mais aus­si dans son corps.

Dans Guerre et pluie, Veli­bor Čolić procède par frag­ments comme autant d’éclats d’obus après les défla­gra­tions pro­duites par la guerre. Mais il recon­stru­it quelque chose à la suite de ces défla­gra­tions. Son roman se bâtit autour de trois par­ties, trois temps de son exis­tence. Car Veli­bor Čolić a déjà vécu plusieurs vies : la paix dans son pays natal et tout ce qu’elle offre comme hori­zons, sa vie de jeune étu­di­ant et artiste, ses amours, la guerre dans les tranchées, l’exil et la néces­sité pour un réfugié de tout repren­dre à zéro, qua­si­ment, dont l’apprentissage d’une nou­velle langue : le français mal­gré cet accent qui rap­pelle à tout qui l’entend et d’abord à lui-même qu’il reste un étranger.

Une fois cela posé, la pre­mière par­tie, La mal­adie (Brux­elles 2021/2022) nous prend là où on ne s’y attendait pas. C’est ce qui fait une des grandes orig­i­nal­ités du dis­posi­tif nar­ratif. Après quelques années passées en France, Veli­bor Čolić pour­suit son exil en Bel­gique. En pleine pandémie de Covid, il se dis­tingue en con­trac­tant une mal­adie auto-immune qui s’attaque à sa langue, sa bouche, sa tête : un Pem­phi­gus vul­garis. Il a 57 ans. « Je suis en feu », écrit-il. Sans con­ces­sion à son égard, avec une autodéri­sion agré­men­tée de quelques sail­lies philosophiques, trois traits pro­pres à l’écrivain, il décrit la pro­gres­sion des érup­tions cutanées, les dégâts qu’elles causent, les sac­ri­fices notam­ment sur le plan de l’alimentation qu’elles lui imposent, mais aus­si sa sit­u­a­tion au sein des hôpi­taux, un univers qu’il dis­sèque au scalpel. Peu à peu, les trau­mas et sou­venirs douloureux des heures passées dans la boue des tranchées rejail­lis­sent sur son corps. Cette soma­ti­sa­tion, il la décèle aus­si sur sa langue, puru­lente et gon­flée au point de le ren­dre mutique, comme si la guerre voulait le couper des mots qui le font vivre, lui qui s’est tou­jours rêvé écrivain. Veli­bor Čolić pose enfin un regard amusé sur cette cap­i­tale européenne qu’il décou­vre avec dis­tance tout en s’arrêtant à ceux qui y sont relégués comme une famille rom.

Son corps par­le pour lui et le ramène à la guerre si tant est qu’il lui ait réelle­ment échap­pé. La deux­ième par­tie racon­te Le sol­dat en Bosnie-Herzé­govine, durant l’hiver et le print­emps 1992. On lit ces pages en ayant con­stam­ment à l’esprit les champs de bataille d’Ukraine, de Gaza, les plus médi­atisés aujourd’hui. Et surtout ces hommes qui souf­frent dans leur corps et leur tête. Embri­gadé à vingt-huit ans dans l’armée croa­to-bosni­aque lors de l’agression de la Bosnie par l’armée fédérale ex-yougoslave, Veli­bor Čolić décrit la guerre comme peu l’ont fait : les dégra­da­tions du corps, les odeurs omniprésentes, celles de la poudre, du sang, de la sueur, de la pisse, du sperme, de la pour­ri­t­ure des chairs meur­tries. Face à l’épouvante qui le broie, il se réfugie dans l’alcool, sous toutes ses formes dont un fight­ing cock­tail de son cru, ain­si que dans la mas­tur­ba­tion à laque­lle il recourt con­stam­ment. L’écrivain mon­tre aus­si, et c’est rare, que les ani­maux et les végé­taux sont aus­si chairs à canons. Alors que Tol­stoï entremêlait dans Guerre et paix les batailles aux péri­odes de calme, sou­vent dans des salons cos­sus, Čolić oppose dans Guerre et pluie des scènes d’une hor­reur insouten­able à des descrip­tions éminem­ment poé­tiques de la nature et des saisons. À moins qu’il n’ait voulu mar­quer la dif­férence entre la guerre dans son pays et la pluie d’une Bel­gique somme toute paci­fique !

Face à la folie de ceux qui veu­lent les guer­res sans les faire, le nar­ra­teur hésite : se sui­cider ou désert­er. La troisième par­tie racon­te cette déser­tion et le chemin de son exil, semé d’embûches et d’espoirs, avec la France comme pays d’accueil rêvé. Roman de la perte mais aus­si acte de résis­tance poé­tique et pam­phlet paci­fiste, Guerre et pluie a été, à ce jour, triple­ment salué par les prix Mau­rice Genevois, Joseph Kessel et Ouest-France/É­ton­nants Voyageurs.

Michel Tor­rekens