Gwénola CARRERE, Extra-Végétalia 2, Super Loto Éditions et Les Requins Marteaux, 2024, 128 p., 26 €, ISBN : 9791094442388
Architectures végétales luxuriantes, planète lointaine sur laquelle ne vivent que des femmes-cyclopes au crâne oblong, cité qui semble régie par la paix et l’harmonie… ce volume 2 prolonge Extra-Végétalia, une bande dessinée d’une folle liberté signée Gwénola Carrère, également parue chez Super Loto Éditions/Les Requins Marteaux. Le récit d’une étrange planète nommée Extra-Végétalia sur laquelle les femmes se reproduisent par parthénogénèse est porté par une féerie de formes, de couleurs traduisant la nature de cette cité utopique galactique. Très librement inspiré du roman Herland de l’écrivaine féministe américaine Charlotte Perkins Gilman, le diptyque Extra-Végétalia interroge les caractéristiques d’une organisation sociale dénuée d’homme, les questions de l’éducation, du communautarisme, des mutations génétiques. Au sein d’une nature fertile, d’arbres magiques, de plantes gigantesques, d’édifices aux formes inédites, au milieu de ce gynécée, l’imprévu surgit sous la forme d’un homme blessé qui chute sur la planète. Observateur d’un monde dont les règles sociétales, politiques, les lois biologiques sont différentes de celles qui règnent sur les autres planètes, l’homme découvre la manière dont les femmes se reproduisent, dont les enfants sont fécondés, élevés, les architectures en forme de champignons, les structures psychiques, les émotions, les pensées de ce peuple de femmes industrieuses.
Le choix d’une bande dessinée muette, vierge de textes, permet à Gwénola Carrère de délivrer un conte fantastique générant une lecture plurielle, sans fléchage interprétatif ni grille axiomatique. L’autrice campe des fleuves, des montagnes, des volcans, nous présente une femme nue à la chair jaunâtre, au sommet du crâne étiré, qui libère une créature mi-végétale, mi-animale de sa prison, nous mène dans des salons où les citoyennes devisent. Des planches à l’aura psychédélique donnent à voir la parturition, l’accouchement d’œufs dont sortent les petites extra-végétaliennes, la capture de l’homme. Qu’advient-il lorsque l’altérité oubliée surgit ? Par son apparition en tant qu’Autre, l’homme-hapax sème le trouble sur la planète. Par-delà les différences de culture, le désir renaît, l’attraction érotique balaie les lois en vigueur, l’homme s’accouple avec une créature-cyclope.
En filigrane d’une œuvre à l’onirisme étincelant, on lira la valence dystopique, cauchemardesque qui accompagne tout projet utopique, le visage Janus des Cités idéales. Remontant à la surface de la planète des Cyclopesses, l’homme s’enfuit, chevauche un astre solaire tandis que trois femmes d’Extra-Végétalia, de leur œil unique, au milieu du front, observent le monde de chaos, de feu et de désolation dans lequel l’homme est projeté. Les allégories de l’Arbre de la vie, de l’Arbre de la Connaissance côtoient les étreintes végétales de l’unique homme et d’une femme-cyclope. La féerie n’est jamais loin du cauchemar ; la planification d’un ordre éclairé et du meilleur des mondes possibles porte en elle le germe du totalitarisme. Nous songeons à une revisitation de la Tétralogie de Wagner, à une gigantomachie entre les éléments du cosmos. Jusqu’à l’explosion épiphanique finale, jusqu’à l’expulsion libératoire sous l’action des forces de l’eau et du feu.
Véronique Bergen