On ne voit bien qu’avec le cœur…

Nathalie BOUTIAU, Puis vien­dra le matin, Sam­sa, 2024, 242 p., 20 €, ISBN : 978–2‑8759–3565‑6

boutiau puis viendra le matinJeanne est une quin­quagé­naire qui tra­vaille au château de Freyr, un domaine de sept hectares. Elle décou­vre un matin une boîte avec une chat­te et trois cha­tons et décide de les sauver. Au fur et à mesure qu’elle leur prodigue des soins et leur cherche une famille d’accueil, la blessure d’un vieux deuil est réveil­lée, avec la cul­pa­bil­ité qui l’a accom­pa­g­né.

En par­al­lèle de cette his­toire, nous décou­vrons celle de deux autres femmes, Émi­lie et Héloïse. La pre­mière est une jeune étu­di­ante en archi­tec­ture des jardins qui se recon­stru­it peu à peu suite à une rup­ture douloureuse. Quant à Héloïse, elle se bat au quo­ti­di­en pour men­er son pro­jet de grossesse mis à mal par son endométriose. Après de longues années d’errance médi­cale et un diag­nos­tic enfin posé, elle doit affron­ter l’intrusion de la médecine dans son cou­ple pour opti­miser sa fer­til­ité, elle doit se bat­tre con­tre les échecs répétés de fécon­da­tion dans un corps usé et meur­tri par les procé­dures médi­cales.

Le lien entre les trois héroïnes sera dévoilé pro­gres­sive­ment au fil du réc­it. Elles ont toutes le point com­mun d’avoir une blessure liée à la mater­nité et l’arrivée des chats dans leur vie ini­tiera une réflex­ion qui mar­quera une évo­lu­tion.

Avec elle, je ne désire ni domin­er, ni démon­tr­er, ni même pos­séder. À vrai dire, c’est elle qui ini­tie mes journées. Il en est des chats comme des maîtres. Ils révè­lent en vous ce que vous cherchez à con­naître, sans le savoir. Hope est tout entière dans son rôle. Apaisante, forte de car­ac­tère, elle m’a mon­tré le chemin alors que j’étais per­due. Mais sans excès, sans out­rance. Tout sem­ble pass­er par elle. Il suf­fit que je la regarde et je sais d’instinct la marche à suiv­re de ma journée. Elle va et elle vient dans le domaine en ne s’attardant que dans une pièce : celle où je me trou­ve. Musti en fait de même à la mai­son. Les ani­maux ne pos­sè­dent rien, ni terre, ni habi­ta­tion. Ils sont libres. Et cette lib­erté leur va bien. Hope n’a pas pleuré ses cha­tons. Elle ne les a pas cher­chés. Le temps de la sépa­ra­tion était venu. Et elle reste douce, aimante.

Dans Puis vien­dra le matin, Nathalie Bouti­au nous livre une his­toire douce et sen­si­ble écrite dans un style flu­ide. Elle nous offre une ode à la nature dans toute sa sim­plic­ité et nous invite à observ­er avec une atten­tion mât­inée de ten­dresse la Vie dans sa total­ité afin de chang­er notre regard sur elle et de sen­tir que s’occuper du vivant nous per­met d’être au monde, dans tout ce que cela a de sim­ple, d’essentiel et de mer­veilleux à la fois.

Le réc­it est jalon­né d’une fable sur l’apparition du monde et la façon dont l’homme s’est peu à peu appro­prié la nature pour la con­trôler et servir ses pro­pres intérêts. Elle nous pousse à la réflex­ion sur un para­doxe : aujourd’hui, nous devons pay­er pour con­tem­pler la nature, la preuve que nous avons tout sauf un rap­port anodin à elle.

J’ai tou­jours pen­sé que l’homme était relié à la nature et qu’il pou­vait ne faire qu’un avec elle, s’il le voulait vrai­ment. Je sup­pose que les per­son­nes qui choi­sis­sent de vis­iter le parc, en famille, en cou­ple, ou même en soli­taire vien­nent chercher ici un peu de cette nature qui leur manque. Dans les sen­tiers qui mènent au fond des bois, on oublie tout. Et alors, on devient le chu­chote­ment des arbres entre eux, le bruit frois­sé des ailes des oiseaux qui s’envolent ou celui du vent dans le fouil­lis des pre­mières feuilles du print­emps.

À tra­vers des scènes de la vie sim­ple d’un ani­mal recueil­li avec ses petits, l’autrice nous exhorte à nous laiss­er éblouir par le Vivant, à l’embrasser pleine­ment avec toute la sen­si­bil­ité qu’il mérite et à pren­dre con­science que par­fois quelques min­utes d’observation nous appren­nent bien plus sur la vie que les livres.

Il n’y a pas de ren­dez-vous pos­si­ble dans la nature, juste des cadeaux, inouïs de sim­plic­ité. Il faut être là, quelque part sans bruit, au bon endroit et au bon moment. La nature décide du reste.

Séver­ine Radoux