En quête d’absolu

Alice HENDSCHEL, Iris et Octave, ou les mésaven­tures de deux jeunes amants qui se croy­aient cos­miques, Bel­fond, 2024, 364 p., 21 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978–2‑7144–0325‑4

hendschel iris et octaveAprès une rup­ture de dix-huit mois, Iris et Octave par­tent célébr­er leurs retrou­vailles dans la mai­son de cam­pagne de Mami­mosa, la grand-mère de l’héroïne. Ani­més par leur désir de fusion et d’intensité, ils s’isolent pour mieux se ressen­tir, unir leur corps et se gorg­er de leur pas­sion réciproque.

Ayant tous deux plus ou moins 25 ans, ils se sont ren­con­trés lors de leurs études à l’université. D’un côté, Iris est une belle jeune femme rousse, intense et flam­boy­ante, un brin dépen­dante des hommes ; de l’autre, Octave est un héros baude­lairien sen­si­ble, idéal­iste et ter­ri­fié par l’ennui. Tous deux épris de lec­ture et de poésie, ces deux-là étaient faits pour se ren­con­tr­er.

Exaltés par leur soif d’absolu, ils vivent leur amour comme un roy­aume à con­quérir, pos­sédés par leur pas­sion dévo­rante qui chas­se leur ombre, méprisant les besoins prag­ma­tiques du corps, l’essentiel pour eux étant de vivre l’amour comme une expéri­ence esthé­tique.

Lui avait érigé l’amour fidèle et l’abandon de soi au prof­it de l’autre en valeurs car­di­nales de l’amour absolu – un amour pur et pro­pre qui rel­e­vait presque de la dévo­tion, et fai­sait de lui une sorte de Vierge per­pétuelle et sac­ri­fi­cielle. L’ambivalence de la con­di­tion d’Iris résidait dans le fait que c’était aus­si pour cela qu’elle l’aimait. Si elle avait ten­dance à con­sid­ér­er la mul­ti­plic­ité de ses pro­pres expéri­ences éro­tiques comme un mal néces­saire, elle espérait les sub­limer, par son tal­ent, en bagage d’expériences esthé­tiques – pour­tant logeait en elle, comme un pou furieux et réfrac­taire, une part de cul­pa­bil­ité et d’admiration pour l’absence de con­ces­sions d’Octave lorsqu’il s’agissait de l’aimer. Iris aimait folle­ment – et pour­tant ne pou­vait s’empêcher de rêvass­er d’un ailleurs, où qu’elle fût.

Mais dans cette pléni­tude roman­tique, où les fron­tières entre l’un et l’autre s’estompent, où il n’est pos­si­ble de vivre qu’à tra­vers l’autre, la destruc­tiv­ité les guette. Non loin de là, la haine tapie les suit à la trace…

Ses lamen­ta­tions s’amplifièrent et Octave la regar­da, désar­mé. Tout son corps de per­le était agité de lourds san­glots qui fai­saient hoqueter son dos pareil à une coquille d’huître. Il était un peu en colère, bien sûr : elle n’avait pas le droit de lui faire des reproches. Mais Iris sem­blait telle­ment per­sé­cutée par son cha­grin qu’il la prit en pitié et se pré­cipi­ta pour l’embrasser. Au début, elle refusa un peu, bal­bu­tiant entre deux san­glots : « Je suis hor­ri­ble, hor­ri­ble, va‑t’en, je ne te mérite pas, je t’aime, il faut que tu t’en ailles, va‑t’en, je suis la pire, je suis hor­ri­ble, hor­ri­ble. » Mais, bien vite, ils s’embrassèrent à pleine bouche, à moitié tombés au sol à cause de la pré­cip­i­ta­tion de leur pas­sion. Les pleurs d’Iris se firent plus bas, puis finirent par s’arrêter. « J’ai encore fait un caprice », pen­sa-t-elle quelque part loin au fond d’elle, tan­dis qu’elle rete­nait Octave de les relever.

Dans ce pre­mier roman, Alice Hend­schel nous donne à lire un presque huis clos dans un style axé sur le détail des émo­tions à tra­vers le prisme sen­soriel. L’intérêt du réc­it ne réside pas tant dans l’action que dans le por­trait des amants et les scènes passées et présentes qui per­me­t­tent de palper la com­plex­ité de leur rela­tion. Lorsque le ter­reau de l’amour est con­sti­tué de pas­sion et de jalousie sans con­ces­sion, ce dernier se fait tyran­nique. Nos jeunes amants s’aiment telle­ment qu’ils s’aiment mal et se blessent inévitable­ment.

Iris et Octave nous emmène dans les tour­ments d’un amour fou, où l’anxiété se fait crescen­do, où le passé ressur­git inéluctable­ment, offrant ain­si aux amants deux voies : la destruc­tion ou une pos­si­bil­ité d’individuation. Les amants réus­siront-ils à pour­suiv­re leur rela­tion mal­gré les déchirures passées ?

Séver­ine Radoux

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