Le vivant et le néant

Un coup de cœur du Car­net

Quentin JARDONLe cha­grin mod­erne, Flam­mar­i­on, coll. « Pre­mier roman », 2024, 254 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑0804–5007‑4

jardon le chagrin moderneQuentin Jar­don nous donne avec Le cha­grin mod­erne un roman, voire LE roman, de la solastal­gie. Plus que d’éco-anxiété, son per­son­nage souf­fre d’un burn-out envi­ron­nemen­tal auquel s’ajoute une crise de la trentaine. Un désir irré­press­ible de fuite le pousse à réalis­er l’inimaginable, dont il aura du mal à se remet­tre. Alors que son kif à lui, c’était de faire rire les siens et le pub­lic…

Ce roman démarre sur les cha­peaux de roues en un court chapitre, bien ramassé, où nous apprenons que le nar­ra­teur désire aban­don­ner sa femme et son enfant, Clé­mence et Mar­ius, sur une aire d’autoroute. Rien que ça. Pour­tant, Paul Paliseul a vécu jusqu’ici un bon­heur sans faille. Humoriste dans des com­e­dy-clubs brux­el­lois, il a con­nu le suc­cès durant sept ans. Sa femme, direc­trice d’une chaîne com­mer­ciale à Brux­elles, a tou­jours trou­vé auprès de lui une oreille atten­tive mal­gré les injonc­tions destruc­tri­ces de l’économie libérale. Sur l’air de La kif­fance de Naps, le réc­it alterne les étapes de leur road-trip esti­val et celles de leur vie com­mune. Un jour, alors que Paul prend con­science des dégâts causés par les humains au vivant et à l’environnement, dégâts métapho­risés par la mort d’un figu­ier, il tente un stand-up écol­o­giste. Hélas, le mes­sage ne passe pas. Paul Paliseul ne fait plus rire avec son humour décalé. Le nou­veau col­lap­so­logue est con­fron­té à une relé­ga­tion sociale.

Sa crise exis­ten­tielle, la trentaine aidant, ne fait que s’accentuer, mal­gré le sou­tien de Clé­mence et l’amour qui le lie à son fils. S’ajoutent à cette dérive les échos nos­tal­giques d’une enfance où tous les rêves étaient pos­si­bles. Le con­traste avec sa vie d’adulte n’en est que plus sai­sis­sant. Il s’interroge sur le sens de son exis­tence et « la nor­mal­ité appar­ente » de sa vie. S’il porte un regard aigu sur lui-même, il n’épargne guère non plus le monde mod­erne, notre société d’hyperconsommation, nos obses­sions de crois­sance et d’expansion, l’infiltration de notre civil­i­sa­tion par les réseaux soci­aux et l’intelligence arti­fi­cielle, « l’effondrement de tout, du vivant, de la civil­i­sa­tion, des illu­sions, de la con­fi­ance en l’avenir, de la beauté du monde. L’effondrement de moi-même. » Son désir de fuite s’accentue, mais « il faut du cran pour quit­ter ceux qu’on aime. » Alors qu’il charge deux auto-stoppeuses mem­bres d’Extinction Rébel­lion, il tente à plusieurs repris­es de faire faux bond à sa famille. Le sus­pense est garan­ti. Ses arrêts sur les aires d’autoroute sont autant de descrip­tions ironiques de notre nomadisme esti­val. Paul Paliseul rit encore, mais rit jaune.

Emporté par une force irré­sistible, Paul réus­sit finale­ment sa fuite avec l’aide improb­a­ble d’un baroudeur sur­vival­iste, s’enterre dans un vil­lage éloigné de tout, fraie avec plusieurs habi­tants et habi­tantes. Il perd pied et sa joie de vivre con­géni­tale. Sa femme ne lui par­donne pas son humiliante trahi­son et son irre­spon­s­abil­ité. Lui-même a du mal à expli­quer l’abandon de son fils qu’il chéris­sait. « Je n’en pou­vais plus de faire sem­blant, surtout devant mon fils, et je ne voulais pas leur impos­er mon mal-être plus longtemps », tente-t-il pour expli­quer sa rad­i­cal­i­sa­tion. À la dérive comme les plaques glaciaires, il s’entête dans un proces­sus de dépouille­ment sen­ti­men­tal et matériel face à son « inca­pac­ité à habiter con­ven­able­ment le monde. »

Avec une aisance d’écriture peu com­mune, Quentin Jar­don parvient à don­ner du relief à des sit­u­a­tions banales, que cha­cun et cha­cune d’entre nous a eu l’occasion de vivre. Il joue d’expressions et de com­para­isons inédites dont l’originalité frappe l’esprit du lecteur, par exem­ple pour tran­scrire les émo­tions de sa femme chaque fois qu’il la largue avec bagages et enfant sur la route des vacances. Il truffe cer­tains pas­sages d’une épais­seur sin­gulière, en tire des leçons que ne renierait pas un moral­iste du 18e siè­cle et agré­mente son réc­it d’un humour sou­vent pince-sans-rire.

Le dernier chapitre est essen­tielle­ment con­sacré à une déf­i­ni­tion de ce cha­grin mod­erne qui donne son titre au roman, « cette sen­sa­tion d’être dépos­sédé de ses illu­sions avant même d’en avoir eu ». Son dés­espoir total sem­ble avoir don­né nais­sance à de l’insoumission et c’est sur cette nou­velle réso­lu­tion que notre anti-héros reprend la route sur l’air de Dance Me to the End of Love de Leonard Cohen. Une insoumis­sion dont nous espérons décou­vrir la mise en actions dans un prochain roman. Appel est lancé à l’auteur que l’on espère moins englué que son per­son­nage, tel un goë­land dans une marée noire.

Michel Tor­rekens

Un extrait du Chagrin moderne

Extrait pro­posé par les édi­tions Flam­mar­i­on

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