Nouveau Monde

Un coup de cœur du Car­net

Éric LAMBÉ, David B., Antipodes, Cast­er­man, 2024, 112 p., 22 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978–2‑203–25772‑6

lambé david B antipodesÉric Lam­bé, récom­pen­sé par le Fauve d’or à Angoulême en 2017 pour l’album Paysage après la bataille réal­isé en col­lab­o­ra­tion avec Philippe de Pier­pont, revient avec Antipodes, une œuvre qui se dis­tingue à nou­veau par son style graphique excep­tion­nel. Ses dessins, d’une appar­ente sim­plic­ité mais d’un détail remar­quable, font altern­er formes et for­mats de cas­es et jouent sur les fonds, créant une atmo­sphère visuelle unique, à la fois orig­i­nale et poé­tique. Les couleurs choisies, avec l’utilisation d’un bleu intense et pro­fond qui rehausse encore cer­taines planch­es par­ti­c­ulière­ment sub­limes (elles sont toutes absol­u­ment mag­nifiques), parachèvent un album qui est une réus­site totale.

Côté scé­nario, David B. racon­te l’histoire de Nico­las, un per­son­nage envoyé par la France au cœur de la tribu des Tupinam­bas. Naufragé du milieu du 16e siè­cle, sur le pont d’être cuit et mangé après un an de cap­tiv­ité comme il est d’usage chez ces Indi­ens du Brésil, Nico­las échappe à son des­tin grâce à sa voix excep­tion­nelle. Orphée de la jun­gle, il vit avec la femme qu’on lui a don­née durant son empris­on­nement, Pépin, qu’il aime et qui le pro­tégera à plusieurs repris­es des attaques de ses com­pa­tri­otes. Ces derniers voient en effet d’un mau­vais œil l’intégration presque totale de l’interprète Nico­las dans la tribu. Partagé entre les croy­ances des uns et celles des autres, inca­pable de se débar­rass­er tout à fait de sa cul­ture, attiré par celle des Indi­ens mais bien con­scient des absur­dités qui exis­tent de tous côtés, Nico­las fre­donne des chants en ancien français jusqu’au cœur des com­bats.

Le réc­it s’ouvre sur une scène où deux hommes obser­vent une gravure qui provoque l’hilarité de tous les mem­bres de la tribu Tupinam­bas : « Tu vois, c’est comme ça que les gens de mon pays vous imag­i­nent ». Le titre, Antipodes, s’il ren­voie bien enten­du à un point diamé­trale­ment opposé de la Terre, met aus­si l’accent sur les con­cep­tions divers­es des groupes humains appa­rais­sant dans ce livre : Français et Tupinam­bas au sujet du can­ni­bal­isme, de la nudité, des armes util­isées ou encore des croy­ances religieuses, mais égale­ment Européens qui se dis­putent le Nou­veau Monde (« Nous avons eu un dif­férend à pro­pos de la transsub­stan­ti­a­tion au moment de l’eucharistie ») ou tribus brésili­ennes entre elles (« Ce sont des sauvages qui man­gent leurs pris­on­niers » — « Vous aus­si vous mangez vos pris­on­niers » — « Mais eux ils les man­gent crus »). Il en découle chez le lecteur une réflex­ion sur les dif­férences cul­turelles mais aus­si sur les simil­i­tudes et les inter­dits, abor­dés avec un humour sub­til et pous­sant par­fois la démon­stra­tion jusqu’à l’absurde : « Ce démon est invis­i­ble : il ne fait aucun bruit, il n’a aucune odeur, en fait il n’est rien ! » — « Vous avez des démons chez vous ? » — « Oui bien sûr : il y a le dia­ble et toute sa cour de démons qui vivent en Enfer. » — « Alors chez toi les démons exis­tent mais chez les Tupinam­bas ils sont imag­i­naires ! »

Au-delà du des­tin de Nico­las, le réc­it évoque la ten­ta­tive française d’établir une colonie au Brésil sous la direc­tion de Nico­las de Vil­le­gagnon, ancien cheva­lier de l’ordre de Malte. En novem­bre 1555, il débar­qua dans la baie de Gua­n­abara où il fon­da Fort Col­igny, don­nant nais­sance à la colonie « France Antarc­tique ». Cette colonie sera déman­telée par les Por­tu­gais qui y voy­aient une men­ace à leur pro­pre expan­sion. Leurs attaques sont représen­tées dans le réc­it par les hommes du prêtre fou, bâtis­seur d’une cathé­drale de lianes et con­ver­tis­seur de paresseux.

Cet album, en plus de la qual­ité de ses dessins et de sa fac­ture soignée – papi­er épais, impres­sion déli­cate – se dis­tingue par la richesse de sa nar­ra­tion. Les dia­logues y soulèvent des ques­tions philosophiques et his­toriques essen­tielles, le tout tein­té d’un humour fin. Cette œuvre incite à (re)découvrir les gravures de Théodore de Bry ou les chan­sons de Clé­ment Janequin, men­tion­nées en fin d’ouvrage.

Éric Lam­bé et David B. avaient déjà col­laboré sur La sai­son des ven­dan­ges en 2016. Ils sig­nent ici une œuvre qui pour­rait bien recevoir de nom­breux prix.

Vio­laine Gréant

Extraits d’Antipodes

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Extraits pro­posés par les édi­tions Cast­er­man

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