Un coup de cœur du Carnet
Éric VERHOEST, Hergé / Jacobs. Du duo au duel. L’histoire d’une amitié créative, Moulinsart et Casterman, 2025, 192 p., 29 €, ISBN : 9782203306516
Hergé et Jacobs. Ces deux noms, ou plutôt ces deux pseudonymes, ont une résonance sacrée au cœur et à l’esprit des fanatiques de bande dessinée. Nés à trois ans de distance – le premier en 1907, le second en 1904 –, ces deux contemporains capitaux ont fondé la grammaire du genre en offrant aux générations ultérieures un cadre créatif et narratif qu’il s’agissait de rejeter ou d’adopter, en tout cas par rapport auquel il était impossible de ne pas se situer. Continuer la lecture


La manière dont une créature hybride, amphibie, mi-animale, mi-machinique apparaît dans cette nouvelle aventure des Cités Obscures, la façon dont elle sort des eaux et gagne la ville de Samarobrive-Amiens décrit précisément les modalités qui ont permis au Retour du capitaine Nemo de surgir, au terme d’une gestation organique, quatorze années après la parution de Souvenirs de l’éternel présent, dernier album des Cités Obscures. L’univers et l’imaginaire profondément verniens de François Schuiten et de Benoît Peeters accueillent à bord d’un vaisseau graphico-textuel des passagers déjà mis à l’honneur dans les Cités Obscures, à savoir le capitaine Nemo, sombre héros, commandant du sous-marin Nautilus, l’auteur de Vingt mille lieues sous les mers, les territoires mi-réels, mi-oniriques qui composent la géographie fictionnelle des Cités Obscures (la mer des Adieux, les falaises de Tirus, le Mont Analogue, Brüsel, Blossfeldtstad, Pâhry, Brentano…). 

Que disent de nous les lieux que nous abandonnons ? Que dit un foyer de la personne qui y a vécu ? Les objets gardent-ils d’elle une empreinte, une présence ? Dans son dernier livre, aNNe herbauts raconte l’absence, celle d’Hadda, à travers l’exploration de son appartement. Sans jamais représenter personne, en choisissant de n’illustrer que les pièces et tout ce qu’elles contiennent de matériel, l’autrice-illustratrice boitsfortoise réalise le tour de force de livrer un album touchant, d’une grande humanité. De la cuisine au salon, en passant par le balcon et le corridor, le regard se pose sur tout qui a fait la vie d’Hadda, grand-mère que l’on devine décédée récemment, et à travers ces objets posés, chaises autour de la table, lunettes sur une cheminée, écharpe, pot de farine, oignon, plantes en pot, radio, trousseau de clés, quelque chose d’elle, que nous ne connaissons pas, semble surgir, apparaitre pour aussitôt nous échapper. Des fulgurances de présence se dessinent dans ces moments suspendus.
Quand deux générations se rejoignent autour d’une passion commune pour la nature, cela donne un album de grand-format, à la facture magnifique, que le lecteur découvre de A à Z, au travers des rêves les plus fous d’animaux.
Quand l’hommage à une ville jaillit de l’imaginaire, de la sensibilité d’un duo de créateurs ayant marqué le neuvième art de leur empreinte, l’enchantement est au rendez-vous. Dans le somptueux ouvrage Bruxelles. Un rêve capital, François Schuiten et Benoît Peeters opèrent un glissando de Brüsel des
Disons-le d’emblée : Alerte 5 est un livre formidable. Le bédéaste belge Max de Radiguès s’est attaqué à une grande aventure spatiale : à la suite de l’explosion d’une fusée lors de son lancement, provoquant le décès des trois astronautes qui avaient embarqué à son bord, la NASA suspecte une attaque terroriste. Aussitôt, le secteur est en panique et passe en niveau d’Alerte 5, le plus élevé. Un protocole strict, censé assurer la sécurité de tous, devra être appliqué par les astronautes, mais aussi les cinq protagonistes de cet album, en pleine mission scientifique sur la base d’exploration martienne. Alors qu’ils étaient déjà géographiquement isolés, les rares contacts qu’ils avaient avec l’extérieur leur sont désormais totalement interdits, et ils se retrouvent plus reclus que jamais. Comment vont-ils s’en sortir ?
Ni l’un ni l’autre, le dernier album d’Anne Herbauts est joyeux, entrainant, et une vraie déclaration d’indépendance des jeunes enfants auxquels il s’adresse. Eux qui sont souvent comparés à papa ou maman (dont ils auraient les oreilles, le nez ou le caractère), définis par ceux-ci, étiquetés malgré eux, se développent pourtant en tant qu’individus dotés d’une personnalité qui n’appartient et ne ressemble qu’à eux. Et c’est ce que nous rappelle cet album tout en couleurs.
Après une existence en noir et blanc, La fièvre d’Urbicande, le deuxième album des mythiques Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters, couronné par le Prix du Meilleur album d’Angoulême en 1985, connaît une nouvelle vie. Une résurrection-recréation placée sous le signe de la couleur souverainement déployée par Jack Durieux. Après Les murailles de Samaris, un premier album en couleur qui révolutionna le langage de la bande dessinée, La fièvre d’Urbicande est sorti en noir et blanc alors qu’initialement il avait été conçu pour la couleur et qu’un tiers des planches de l’album ont été colorisées. Dès l’origine, la logique du mystérieux Réseau qui colonise Urbicande appelait la fièvre de la couleur.
Il lui aura fallu huit ans pour transposer en images des passages du récit qu’Anaïs Nin fit de sa propre vie dans les différentes versions parfois contradictoires du Journal. Dans un roman graphique de 190 pages paru en août 2020 chez Casterman, Léonie Bischoff a choisi de raconter son Anaïs, celle qui l’inspira durablement lorsque étudiante, elle découvrit son œuvre.
Corbeaux, chouettes, chats, homme-cerf, paysages enneigés, personnages marginaux anguleux, rites d’initiation, génie du silence graphique mettant en scène la Bataille des Ardennes, les sombres conflits entre villageois, la mise à mort des êtres différents… Quarante ans après la parution de l’album Silence, le chef‑d’œuvre de Comès, à l’occasion de la souveraine
« En retard, je vais être en retard ! », s’exclame le lapin blanc du roman de Lewis Carroll. Anne Herbauts, qui a autrefois illustré Alice aux pays des merveilles (dans une très belle édition publiée en 2002 chez Casterman), en met un extrait en exergue de cet album sans texte.