Michel JOIRET, L’heure du conte, M.E.O., 2024, 103 p., 15 € / ePub : 8,99 €, ISBN : 9782807004641
Le poète, essayiste, romancier, Michel Joiret nous revient en prose avec L’heure du conte, publié aux éditions M.E.O. Il nous conte un crépuscule de vie dont les arcanes de la mémoire, ses pertes et ses surgissements, laissent sourdre des lueurs incandescentes et des aubes naissantes.
Un octogénaire, Aurélien Delevert, professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, traverse désormais ses jours dans des déambulations circonscrites entre un banc du bois de la Cambre, l’avenue de l’Uruguay et des escapades imaginaires. Ballotté entre les chemins de traverse mémoriels, les tours du temps qui passe et les hasards de la vie, le protagoniste sait pertinemment que, tantôt, « sa conscience a rompu la longue laisse du temps, elle a substitué au présent l’imagerie morte des temps anciens », tantôt « que les jours se détachent de sa personne comme des peaux mortes ».
La trame principale place le vieux conteur Aurélien, cet ancien professeur-poète d’Histoire, entre espoir et regret, auprès d’un duo mère-fille, Maria et Fabrizia, des voisines dont « les vies lui sont devenues précieuses ».
Brisant leur routine avec cette double invitation, le parc et puis le restaurant, n’a‑t-il pas écorné l’angélisme de leur relation ? Que celait la question de Fabrizia sur « l’amoureux de sa mère » ? Quelle place occuperait-il dans cette « nouvelle vie » qu’elle semblait envisager pour lui ? Devenu le conteur attitré de la gamine, et nanti de deux soirées « familiales » hebdomadaires, ne devait-il pas s’attendre à un risque de dérive ? N’a‑t-il pas mûri dans un coin obscur de sa tête le conte d’un vieil homme seul, complice d’une enfant dont il finit par chérir la mère au risque de devoir renoncer à sa chère solitude ? Un conte dont il pourrait être tenu de tourner la page… ?
La chronologie se déroule, se brouille, se chamboule, la fable prend les méandres d’une vie et de ce qu’il semble en rester : Aurélien a 3 ans, rue du Page, Le Jour du hareng qui prendra saveur de fête ; Aurélien-le-Petit avec son Buffalo Bill conducteur de Maserati arpente son monde horizontal ; Aurélien-le-déjà-moins-petit s’embrase, en uniforme scolaire, sur les tonalités de Tchaïkowski, rue de la Paille ; Aurélien professeur de 22 ans reçoit les terminales dans la Palmeraie du Sud tunisien ; Aurélien-le-Timide face à son jeune public ; etc. Dans cette vie, il est un intemporel : l’heure du conte. Avec ses variations et ses modalités diverses, cette heure est tantôt cours d’Histoire, rendez-vous de lycéens sous le palmier du jardin, enlacement d’un chêne rouge d’Amérique, troquée par l’heure du manga, à un certain âge. L’imaginaire, la jouissance inventive, la fantaisie conjugués à ce « être en vie » et au temps de la vie ne ramène-t-il pas notre pendule à l’heure du conte ?
L’heure du conte est découpé en dix-neuf chapitres assez brefs, des séquences temporelles, dont chacune participe à la fable d’Aurélien, une chronologie narrative qui synchronise le lecteur à son heure du conte, à ce qu’on lui raconte.
Michel Joiret considère les mots comme une mine de virtualité à explorer, sa plume est travaillée, sculptée, aguerrie et les « faits de style » s’accumulent, donnant chair aux lieux, aux personnages, aux scènes. Un conteur, à la bonne heure !
Sarah Bearelle