Le deuil et le livre au long cours

Lydia FLEM, Que ce soit doux pour les vivants, Seuil, coll. « La librairie du XXIe siè­cle », 2024, 192 p., 19,50 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782021568516

flem que ce soit doux pour les vivantsOn a tourné la page, on dit sou­vent cela, ou il faut dire cela, on a tourné la page, après la dis­pari­tion d’un être cher, quand la vie a repris ses fonc­tions, plus ou moins comme avant. On a tourné la page peut-être, ou plutôt une page, plusieurs, plusieurs sûre­ment, mais jamais on n’a refer­mé le livre. On a con­tin­ué, on con­tin­ue et on con­tin­uera à vivre avec nos disparu·es. À s’en sou­venir. À les aimer. À inven­ter « des liens féconds » avec eux. Au point d’en être métamorphosé·e. Le don des morts, avait titré un de ses livres Danièle Sal­lenave.

Peu de celles et de ceux qui ont lu Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents de Lydia Flem, paru sous une cou­ver­ture bleu lavande en 2004 aux édi­tions du Seuil, dans la col­lec­tion « La librairie du XXIe siè­cle », ne l’ont oublié. L’essai lit­téraire s’est révélé une lec­ture féconde qui les a préparé·es ou/et les a accompagné·es dans la perte et le deuil d’êtres chers. Certain·es l’ont fait savoir à leur autrice, lors de ren­con­tres, de sig­na­tures, dans des let­tres… Le texte a ain­si pour­suivi son aven­ture bien après son écri­t­ure, sa paru­tion. En Lydia Flem égale­ment. Elle aus­si trans­for­mée, comme elle l’énonce dans Que ce soit doux pour les vivants, qui paraît 20 ans après Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents : « Si la lec­ture de Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents a changé des moments de deuil de bien des per­son­nes, en retour, la récep­tion de ce livre a méta­mor­phosé mon intéri­or­ité comme per­son­ne ne pour­rait s’en douter. »

On se sou­vien­dra que ce livre n’avait pas de point final. Ce qui pou­vait sig­ni­fi­er que la mort des autres n’est ni leur fin ni la nôtre, que la vie con­tin­ue sans eux mais égale­ment, et surtout, avec eux. Que le livre laisse grand ouvert la voie à l’inconnu, à d’autres textes : il y a eu Let­tres d’amour en héritage, Com­ment je me suis séparée de ma fille et de mon qua­si-fils et il y a celui-ci, écrit sous la sug­ges­tion de Mau­rice Olen­der, son com­pagnon d’édition et de vie, décédé en 2022. Ce nou­v­el ouvrage com­mence d’ailleurs par trois pages émou­vantes, pudiques et mag­nifiques sur lui, leur ren­con­tre, leur com­plic­ité.

Si Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents se situ­ait dans les moments aigus, agités du deuil en cours, Que ce soit doux pour les vivants se place dans le temps apaisé de l’après, un temps tout aus­si riche en émo­tions, en vie, dont, en général, il est très peu ques­tion parce que moins spec­tac­u­laire, peut-être tabou dans une société qui préfère la car­i­ca­ture de la vie à la vie elle-même. « Comme s’il était gênant, indé­cent, malpoli, d’évoquer nos amours, hors du temps lim­ité où l’on porte le deuil aux yeux de tous. » On y retrou­ve les par­ents de Lydia Flem, ce qu’ils ont lais­sé, n’ont pas lais­sé, les objets, la cor­re­spon­dance, les traces mémorielles, et un témoignage boulever­sant de sa mère, Jacque­line Flem, sur sa dépor­ta­tion, accordé à deux jeunes his­to­riens en 1993. Les livres de Lydia Flem, on le sait, ont de mul­ti­ples façons et de nom­breuses ouver­tures, inter­ro­gent et trans­met­tent autant la mémoire intime que celle l’histoire. De la Shoah. Elle le fait déli­cate­ment avec tous les moyens que lui offrent la con­nais­sance, la lit­téra­ture, l’écriture. Au-delà de cela, le livre est aus­si un livre sur Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents. De sa vie après sa paru­tion, de ses réper­cu­tions tant chez l’autrice, ses lecteurs et ses lec­tri­ces mais égale­ment de com­ment il a été source de dia­logues fer­tiles avec d’autres artistes. C’est peut-être là une des douceurs qu’il nous donne, d’aborder com­ment un livre peut être généra­teur de mémoire, d’art, de vie, bien au-delà de son temps com­mer­cial.

Michel Zumkir

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