Un coup de cœur du Carnet
Véronique SELS, Portrait de Stéphane Mandelbaum, CFC, 2024, 144 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87572–103‑7
Peindre-écrire Stéphane Mandelbaum comme Stéphane Mandelbaum n’a cessé de convoquer Pier Paolo Pasolini, Francis Bacon, Pierre Goldman, Luis Buñuel sur ses toiles, tourner autour de l’énigme S.M. en tant que condensé de l’énigme de la peinture, arracher à la mémoire des mots les traces de leur dessin primordial, antérieur à leur fixation dans l’espace du verbe : c’est ce que Véronique Sels nous donne à lire, à sentir dans son éblouissant Portrait de Stéphane Mandelbaum. Écrit à la première personne, porté par la voix du peintre et dessinateur, ce roman-confession s’offre comme le pendant d’un diptyque dont le premier panneau s’intitule Même pas mort ! (Ed. Genèse, 2022).
Comme Véronique Sels le mentionne dans son avant-dire, la multiplicité du sujet Stéphane Mandelbaum composé d’un kaléidoscope de personnages, la dualité Stéphane/Malek, la mise en fiction de sa vie appelaient l’invention d’un dispositif de deux livres conçus à l’instar de « faux jumeaux ». Dès son plus jeune âge, Stéphane Mandelbaum a élu la peinture comme l’espace de penser et de vie au travers duquel il mettrait à nu les charniers de l’Histoire, les fours crématoires de la conscience, les luttes des pulsions entre Eros et Thanatos. Avec une puissance et une justesse peu communes, cette biographie fictionnelle poursuit par les mots l’aventure picturale du peintre, une aventure radicale, météorique qui, après avoir braqué l’histoire du voir, se termine par la tragédie d’un assassinat sordide à l’âge de vingt-cinq ans.
Je suis. Je suis né. Je suis ce que je dessine, ce qui me procure de la joie, de la peur, du dégoût. Je dessine ce que je vois à l’intérieur de mon crâne, je dessine leurs guerres et leurs conquêtes, leurs victoires et leurs massacres, leurs pillages et leurs butins.
Adoptant l’ordre chronologique, cet auto-hétéro-portrait peint la famille Mandelbaum, le père peintre Arié, la mère dessinatrice Pili, les frères Ariéh et Alexandre, le grand-père Szulim, la femme Gloria, les amis Pierre Thomas, Georges Meurant, les questions de la judaïté, de l’identité, de la vie, de la mort qui hantaient Stéphane Mandelbaum, sa fascination pour la littérature, pour les bordels, pour la pègre, le passage du pinceau au flingue. De ceux et celles qui furent ses « pourvoyeurs d’images » — son père Arié par-dessus tout — à la lettre qu’il écrivit à Francis Bacon, de l’intrication entre peinture et sexe, entre histoire personnelle et histoire collective à l’expression de ce que nos sociétés confinent dans l’obscène, dans l’irreprésentable, dans le plus-que-sulfureux, ce récit que l’on peut voir comme la version scripturale de l’ultime tableau posthume de S. M. ne referme nullement la trajectoire de ce dernier dans une lecture univoque. Son œuvre semble surgir de forces qui, guidant sa main et son esprit, répondent à un double mouvement non dialectique : s’emparer activement du geste de dessiner alors qu’on est dessiné, ravi par des puissances inconscientes. Les voix hétérogènes qui habitaient l’artiste, Véronique Sels les a écoutées, recueillies, rassemblées, se glissant dans la peau de celui qui s’essayait à endosser des identités d’emprunt, qui, se dotant d’une poignée d’alter ego, aspirait à éprouver l’attestation de son existence. La réitération obstinée du « je suis » au fil des chapitres témoigne du doute quant à l’auto-perception d’un soi unifié, de l’impossible atteinte de la certitude d’un cogito, fût-il jouissant, bandant.
Comme les déments, il m’arrive de douter de la réalité de mon incarnation et alors, je ricane, j’insulte mon reflet, me confronte à la centième version de moi-même (…) Je suis le peintre photographié et l’appareil photographique nous dira si je suis un être de chair et d’os ou un revenant.
Le livre s’est écrit au diapason de la sauvagerie du peintre, de la vitesse de sa peinture-pensée et nous plonge dans la géométrie non euclidienne d’une existence qui, délaissant l’espace imaginaire de l’art, se frotta au réel dans la dimension d’un passage à l’acte, d’une quête d’adrénaline procurée par les larcins jusqu’au vol d’un tableau de Modigliani, La femme au camée. Après avoir fictionné, dès l’enfance, de multiples scénarios de sa mort, ce frère de Rimbaud, ce voleur de feu qui fit de la peinture le lieu d’un hold-up esthétique déroba une toile ramenée à sa dimension marchande, désacralisée, tournant peut-être le dos à l’art comme Rimbaud s’amputa de la poésie pour étreindre l’épaisseur de la réalité. Dans l’obscur désir de braquer la matière et non plus des formes.
Véronique Bergen
Plus d’information
- Les fictions de Stéphane Mandelbaum (Le Carnet et les Instants n°215, 2023)
- La rentrée littéraire 2024
- La fiche de Véronique Sels