AE (Pauline Lefebvre, Elsa Maury, Nicolas Prignot), Dans leurs pas. Réalités fabulées de 2061, Postface par le Forum Vies Mobiles et Valérie Pihet, Cambourakis, 2024, 192 p., 19 €, ISBN : 9782366249149
Issues d’un jeu narratif conçu par le collectif transdisciplinaire AE — un jeu proposé à des jeunes, inspiré par les travaux de Bruno Latour, mais aussi de Donna Haraway, Starhawk —, les neuf nouvelles composant Dans leurs pas. Réalités fabulées de 2061 exposent des scénarios d’anticipation qui ont pour cadre différents quartiers de Bruxl. La perspective futurologique adoptée se concentre autour d’une vision qui radicalise les enjeux sociétaux, écologiques, énergétiques actuels. Les impasses, les crises systémiques qui secouent la planète se retrouvent amplifiées : les questions du manque d’eau, de l’accès à la nourriture, du dérèglement climatique, de la raréfaction des ressources naturelles, les oppositions entre les militants d’une écologie profonde et les bénis oui-oui de la pantechnologie se donnent à lire sous la forme de clivages sociaux, économiques, politiques qui divisent les quartiers de la ville de Bruxl.
En 2061, des lignes de fracture irréconciliables séparent le quartier orwellien, soumis à l’empire du virtuel, de O’City, l’espace de la Green Tower basé sur l’autonomie énergétique et la technologie de pointe, la Commune où vit une communauté nomade en symbiose avec la nature. Dans Little Shangai, se concentre le gotha des ultrariches tandis que la misère explose dans le quartier de Tati. Enfin, dévasté par des inondations répétées, le Malbek n’est plus qu’une zone marécageuse.
À lire les modalités d’existence possibles en 2061, à se frotter à une fabulation, un imaginaire sous contraintes, balisé par des prospections quant aux visages que prendra le monde ou le non-monde de demain, un découragement massif nous saisit. Il est généré par l’effet de grossissement, d’amplification hypertrophiée qui, portant sur le contemporain, met en scène un futur butant sur un impossible au carré. Comme si demain n’était que la copie cauchemardesque, prévisible, insoluble d’un aujourd’hui peu glorieux. Les neuf nouvelles délivrent une radiographie d’un futur déjà présent dans le creuset du maintenant, comme si la réalité était soumise au modèle aristotélicien de la puissance et de l’acte. Néanmoins, les textes « IA », « Raa », « La Villa », « Floraisons », « Ton-Co-Ton », « Le retour », « Benji », « Eli », « La nouvelle » plongent leurs têtes chercheuses dans les questions du choix, des aménagements de l’état du monde, des aspirations, des désirs de construire des modes de vie et de penser alternatifs.
En se centrant sur la contrainte de la mobilité spatiale à l’ère du numérique et de la crise des ressources, les nouvelles usent de la mise en récit comme d’un levier spéculatif, d’un catalyseur de transformation individuelle et collective, de réflexion sur les bifurcations possibles. La focalisation des récits sur les phénomènes qui caractérisent notre contemporanéité — ère du virtuel, crise environnementale, intelligence artificielle, aggravation des inégalités socio-économiques, surveillance généralisée, « crédits d’énergie, mariages à quatre, identités de genre non-binaires, précarisation du travail » — génère des situations marquées par des contrastes abyssaux, des visions du monde antagonistes. Rien en commun mais une guerre radicale entre les Raa, gaïaphiles rejetant la technologie, l’agro-industrie régie par les multinationales et les humains augmentés, les cyborgs, les accros au virtuel de O’City. Nombreuses sont les nouvelles à évoquer des personnages qui dénoncent la « 9G », l’intoxication au virtuel, qui se sèvrent de leur addiction au numérique et en appellent à la restauration des expériences, des liens sociaux ancrés dans la présence, dans le sensible et la pâte de la matière.
Nous espérons toustes que l’impasse dans laquelle nous sommes plongé.es suite aux discussions à propos de la pénurie d’énergie à répartir trouvera une issue grâce à ce travail. Nous nous endormons, un carnet à notre chevet, pour écrire les rêves qui nous visiteront.
Véronique Bergen