Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Moctezuma. Le dernier Soleil, Maelström reEvolution, 2024, 160 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87505–506‑4
La civilisation aztèque ne peut retourner à la poussière, se voir plongée dans la nuit. Nous qui avons connu les feux de la gloire, le raffinement des sciences et des arts, tomberions-nous comme des fruits, anéantis par des êtres incultes ?
Le roman Moctezuma de Véronique Bergen évoque la fin de l’empire aztèque dans les années 1510–1522 suite à l’appropriation de ses terres et de sa culture par les conquistadores chrétiens espagnols. Ceux-ci, assoiffés de richesse et de sang, pillent et saccagent les formes du vivant qui s’y déploient, violent les lois sacrées mises au diapason des cycles saisonniers et leurs croyances.
En décembre 1519 (année chrétienne), Cortés, vassal de Charles Quint, rencontre Moctezuma. S’ensuit un dialogue où la volonté d’anéantir le peuple aztèque est clairement formulée. C’est non seulement un affrontement qui oppose deux personnes (et leurs armées), mais c’est aussi et surtout deux visions du monde qui combattent : la foi chrétienne contre la perception de l’invisible, la raison contre la magie…
À l’appel de Moctzezuma, qui oppose toujours le silence le plus sage face aux pilleurs et saccageurs, c’est alors une guerre qui se met en place, défensive et orientée vers la sauvegarde de leur empire, des forces invisibles qui régissent leur perception du monde, peuplée de crocodiles, d’agaves et de vapeurs de pulque.
Que le nom de « conquistador » soit lesté de puanteur jusqu’à ce que le temps et l’espace cèdent la place au néant.
Autre fil d’Ariane du roman : le temps, son appréhension différente selon les cultures. Pour les chrétiens, la temporalité est linéaire, poursuit un objectif bien défini : s’approprier le plus possible de terres. Le temps ne suit pas le même cours pour Moctezuma et son peuple, tout entier cyclique. Ainsi, à titre d’exemple, du calendrier : les années se suivent dans le calendrier chrétien, tandis que la civilisation aztèque est régie par un autre ordre du monde. C’est in fine la question de la loi et de l’ordre qui se voit au cœur du propos : la loi occidentale tente de soumettre une civilisation régie par des flux invisibles, par des forces indomptables échappant à la raison.
Véronique Bergen déporte le mythe du « sauvage » et l’appose aux dits « civilisés », les conquistadores espagnols. Ce sont eux les « sauvages » : leur soif d’anéantir n’a d’égale que leur faim du pouvoir, de la mainmise sur une vérité qui n’est pas la leur. Elle apporte également quelque nuance : les peuples indiens sont également soumis par les Aztèques… L’écrivaine rend leur voix aux opprimés, aux muselés, au travers, à l’instar de Kaspar Hauser notamment, d’un roman polyphonique, choral. Elle écoute la voix de celles et ceux dont le Soleil a été piétiné. En cela, le roman acquiert – et ce n’est pas le moindre des talents de Véronique Bergen – une dimension intemporelle.
La langue de l’écrivaine déploie des images, des métaphores d’une intensité incommensurable, à l’instar des volcans, du feu et des orages qui peuplent le monde de Moctezuma, à l’instar de la photographie de couverture signée Pilar Aldea. Elle reconnecte le vivant animal au vivant minéral, épouse les lignes aztèques de la perception du monde, dépliées dans la vapeur du pulque ou au son des mots aztèques, dans les volutes de cette image-monde si vibrante. L’écriture de Véronique Bergen s’aligne à cette lecture singulière du ciel et de la terre. À Moctezuma, dont le souvenir a traversé les siècles comme étant une personne faible, elle redonne sa pleine lumière, son statut de Soleil, presque divin, pour que, dans la mémoire, jamais ne périssent les civilisations anéanties par la soif de pouvoir. Véronique Bergen insuffle, comme toujours, un élan d’insurrection.
Charline Lambert
Un extrait de Moctezuma
Extrait proposé par les éditions Maelström reEvolution