Nathalie STALMANS, Belgiques. Terre d’asile, Ker, coll. « Belgiques », 2024, 122 p., 12 €, ISBN : 9782875864871
En lançant la collection Belgiques, les éditions Ker ont réussi à mobiliser nos écrivains autour d’un défi littéraire qui conjugue la sphère personnelle et les enjeux collectifs. Ce vingt-huitième recueil a été confié à une autrice qui s’est singularisée jusqu’ici dans le registre du roman historique et celle-ci nous fait la démonstration qu’elle peut décliner son art sous la forme brève de la nouvelle en puisant dans le passé de notre jeune État.
Son premier récit, Une histoire d’huîtres, nous mène dans le chaos qui fait suite à la bataille de Waterloo, alors que la Belgique n’est pas encore de ce monde tandis que les drapeaux se succèdent qui revendiquent la souveraineté de ce territoire disputé. Ceci se discute dans une taverne en mal d’enseigne et les discussions vont bon train sur le nom qu’il conviendrait d’écrire en lettres dorées. Chacun y va de son refrain et les paris font recette, salués par des tournés générales, et c’est la dérision qui l’emporte.
Suit L’expulsion de Victor Hugo, qui relate les débats à la Chambre des Représentants après que Léopold II a scellé, en 1871, le sort du grand écrivain. Annales parlementaires à l’appui, nous assistons au débat qui doit décider surtout du sort des insurgés français de la Commune qui cherchent refuge à Bruxelles. Ce n’est pas par hasard que l’autrice a sous-titré son recueil Terre d’asile …
Au cours du même siècle toujours, avec De Grez à Grez, nous plongeons dans la dure réalité des famines successives qui ont poussé de nombreux compatriotes à quitter le pays pour l’Amérique en quête d’un avenir meilleur. Un épisode peu connu de notre passé qui nous est rendu de manière poignante et qui aurait pu justifier à lui seul un plein roman.
Dans Forget-me-not, elle nous ensable sur les plages de la côte belge dans les jeux très sérieux d’enfants qui commercent des fleurs artificielles et se font payer en coquillages, apprenant ainsi les tractations qui n’ont rien à envier au monde des grands. Souvenirs personnels ?
L’affaire des petites Anglaises force les portes du monde secret de la prostitution tolérée et encadrée par l’État belge sous le règne d’une morale pudibonde. Recruteurs sans scrupules, fonctionnaires véreux, faux certificats, tout éclate au grand jour dans un procès qui a ému l’opinion d’alors.
Avec Un pays gigantesque, nous passons sous les cottes des géants qui animent les grands rassemblements folkloriques dont les journées du Meyboom qui puisent leur existence dans les rivalités ancestrales entre cités.
Ilona puis Augusta, récits qui clôturent le recueil, suivent la trace d’enfants juifs cachés durant la Seconde guerre mondiale. Séparés de leurs parents pour assurer leur survie, affublés d’une nouvelle identité, pleinement membres d’une nouvelle famille, puis retrouvant parfois leurs parents, tiraillés entre deux mondes, deux cultures, jusqu’à ne plus savoir qui ils sont.
Nathalie Stalmans s’est pleinement approprié l’espace que lui offrait la collection : si elle y parle peu d’elle, du moins directement, elle prouve avec brio qu’il est possible de décliner le récit historique sous une forme brève, vivante et variée. À chaque fois, quelques phrases lui suffisent pour camper une ambiance et donner vie à des personnages. On notera qu’elle met volontiers en avant les oubliés des manuels, tout en prenant soin de citer ses sources et de renvoyer à des ouvrages qui permettent d’approfondir les thématiques abordées. Vous ne voulez toujours pas d’Histoire ?
Thierry Detienne