Comment écrire certains de mes livres

Jean ROUAUD, Nathalie SKOWRONEK, Néces­saire d’écriture. Con­seils aux jeunes romanciers, Seghers, 2024, 318 p., 21 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑232–14779‑1

rouaud skowronek necessaire d'écritureUn néces­saire de cou­ture com­porte de nom­breux objets : patron, ciseaux, aigu­illes, fil, etc.  Il en est pareil de ce Néces­saire d’écriture. Con­seils aux jeunes romanciers, de Jean Rouaud et Nathalie Skowronek. On y trou­ve des recom­man­da­tions sur l’art d’écrire, des propo­si­tions d’exercices, des réflex­ions sur la lit­téra­ture, de l’histoire lit­téraire, et surtout l’expression de leurs pro­pres expéri­ences.

L’essai est cen­tré sur le roman, mal­gré la dif­fi­culté, énon­cée d’emblée, de pou­voir définir ce que l’on entend par là, d’autant que sa con­cep­tion a var­ié avec le temps. L’idée cen­trale est qu’un genre est large­ment influ­encé par l’époque. Il était ain­si incon­cev­able que Racine se lance dans une entre­prise romanesque, alors que le théâtre était le genre dom­i­nant. Plus tard, Stend­hal, sera con­fron­té au choix inverse : ses pro­jets de théâtre n’aboutissant pas, il est con­traint de s’orienter vers le roman auquel il parvient à don­ner une forme qui répond aux attentes sociales de l’époque. Ce que fera égale­ment Balzac qui « recherche un gabar­it adap­té à la resti­tu­tion de son temps ». Cet essai est donc une réflex­ion sur le roman, son his­toire, sa resti­tu­tion de l’époque, ses con­traintes, ain­si que sur la façon d’innover et de sor­tir des sché­mas.

Les pre­mières ques­tions qui se posent à qui veut se lancer dans la créa­tion d’un texte lit­téraire sont « pourquoi écrire ? » et « quoi écrire ? ». Les auteur.e.s pos­tu­lent que l’on ne part jamais de rien, et qu’il est donc impor­tant de com­pren­dre com­ment les « géants » qui  ont précédé s’y sont pris et ont résolu ces inter­ro­ga­tions. C’est pourquoi la com­préhen­sion de l’histoire du genre est indis­pens­able. D’où l’importance aus­si de la bib­lio­thèque de lec­ture et de référence. (Sont pro­posés des exer­ci­ces tels que le recopi­age d’un texte pour per­me­t­tre à l’apprenti écrivain de voir quelle aurait été sa for­mu­la­tion per­son­nelle.) Même si leur vision de l’histoire lit­téraire est influ­encée a pos­te­ri­ori par leur con­cep­tion du roman aujourd’hui et de ses enjeux, elle offre des per­spec­tives intéres­santes.

Tout au long de cette relec­ture de l’histoire, des ques­tions de tech­nique romanesque sont mis­es en per­spec­tive : com­ment con­stru­ire un réc­it, com­ment inter­rompre le flux nar­ratif par une scène et ce que cet arrêt per­met d’introduire dans le roman (des élé­ments descrip­tifs, des réflex­ions, des images). Ces façons de procéder ont var­ié avec le temps.

L’essai s’articule autour du rap­port de la réal­ité et de la fic­tion, de la manière de créer l’illusion du vrai et de trans­pos­er le réel, du dif­fi­cile équili­bre entre « roman vrai et vrai roman ». Surtout au vu de la sit­u­a­tion actuelle où, selon Rouaud, pré­domi­nent le témoignage et l’autofiction, où la fic­tion « pour dire le vrai » est dis­créditée. Mais aus­si où elle pour­rait s’emparer des sujets les plus graves pour les édul­cor­er par des inven­tions injus­ti­fiées.

Une atten­tion par­ti­c­ulière est accordée à ce qui est défi­ni comme « lieu-source », qui n’est pas le lieu de nais­sance d’un écrivain (et tout le con­texte qui peut le mar­quer), mais un lieu d’élection, celui de la nais­sance lit­téraire de l’écrivain.

Rouaud et Skowronek envis­agent aus­si l’importance de l’image de celui qui écrit, les enjeux de l’incipit, la dif­fi­culté du titre, la manière de créer des per­son­nages, le choix déli­cat de la voix nar­ra­tive. Sur ces sujets et d’autres, ils pro­posent des exer­ci­ces, s’appuyant sur leur expéri­ence. Nathalie Skowronek a ani­mé un cours de créa­tion lit­téraire à l’École supérieure des arts visuels La Cam­bre, ain­si qu’au cen­tre de jour Antonin Artaud ; actuelle­ment, elle enseigne l’écriture romanesque à Sor­bonne Uni­ver­sité.

L’intérêt du livre est encore ailleurs, dans ce que les auteur.e.s livrent de leurs expéri­ences, ces « con­seils » qui dépassent large­ment ce que l’on peut trans­met­tre dans un ate­lier. Il s’agit ici d’une réflex­ion sur des aspects très per­son­nels et con­crets de la manière dont se vit ce long proces­sus de créa­tion et d’écriture. Jusqu’à cern­er le « noy­au dur » de l’univers d’un écrivain, trace pos­si­ble d’un trau­ma orig­inel. Et c’est ain­si que Jean Rouaud se livre à une auto­analyse, qui éclaire d’une lueur éton­nante son cycle famil­ial et auto­bi­ographique.

Nathalie Skowronek ne procède pas à une analyse de son œuvre, mais elle mène un ensem­ble de réflex­ions qui per­me­t­tent de mieux saisir com­ment elle envis­age et gère le rap­port entre his­toire per­son­nelle et recréa­tion lit­téraire, la manière dont elle dépasse ce qui pour­rait sem­bler une aut­ofic­tion vers un roman au statut com­plexe. En « dosant ce qu’il faut de pré­cau­tions pour trou­ver l’équilibre entre “illu­sion romanesque” et “rap­port au réel” ».

Ce Néces­saire d’écriture résonne aus­si par­ti­c­ulière­ment avec son roman paru au print­emps 2024, La voix des Saules. La nar­ra­trice y racon­te l’atelier d’écriture qu’elle a mené avec des per­son­nes en dif­fi­cultés psy­chologiques dans un cen­tre de san­té men­tale. Les ate­liers y étaient davan­tage cen­trés sur la dif­fi­culté de pass­er à l’acte de racon­ter, sur ce qui pour­rait être racon­té d’une his­toire per­son­nelle sou­vent chahutée et donc sur la néces­sité d’inventer pour dépass­er ce blocage, ce trau­ma essen­tiel. On y voit aus­si très con­crète­ment com­ment des livres références peu­vent être exploités et servir de déclencheurs.

La voix des Saules se car­ac­térise aus­si par une très grande richesse thé­ma­tique, des lignes de sens con­ver­gent, se croisent, s’enrichissent de sig­ni­fi­ca­tions nou­velles (le masque, la voix, le miroir, le rideau de per­les, le chemin, et bien d’autres). Dans ce Néces­saire d’écriture, Nathalie Skowronek appelle « pelotes de laines », ces « pistes nar­ra­tives ou élé­ments de réc­its à l’intérieur du même livre », que le lecteur est appelé à dévider. Et c’est pré­cisé­ment l’entrecroisement des réseaux de sens et les rich­es sig­ni­fi­ca­tions qui en résul­tent qui fait d’un roman vrai un vrai roman et non une aut­ofic­tion.

Ce Néces­saire d’écriture est aus­si un plaisir de lec­ture. Le style est vif et enlevé, fait preuve d’une verve cer­taine et d’une inven­tiv­ité jouant par­fois sur de réjouis­sants anachro­nismes.

Joseph Duhamel

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