Petits soleils bitumeux de la jeunesse

Louis SCUTENAIRE, Les vacances d’un enfant, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2024, 352 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–692‑3
Un dossier péd­a­gogique télécharge­able (PDF) accom­pa­gne le livre.

scutenaire les vacances d'un enfantLe matin sent l’huile, et le soleil est rouge, mal­gré la chaleur on dirait qu’il saigne de froid.

Accom­pa­g­né d’une éclairante post­face signée par Alain Delaunois, Les vacances d’un enfant de Louis Scute­naire trou­ve, près de 85 ans après son écri­t­ure (entre 1939 et 1942, selon l’auteur) et une exis­tence trop longtemps demeurée con­fi­den­tielle, une juste place dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord.

Réc­it d’ap­pren­tis­sage évo­quant, sur le papi­er, tant Mar­cel Pag­nol que Jules Renard, Les vacances d’un enfant sur­prend avant tout par l’o­rig­i­nal­ité de la langue, com­plexe et vive, qui porte les aven­tures du petit Palmer Choltès à la cam­pagne durant la Grande guerre. On trou­ve au cœur de chaque phrase toute la verve poé­tique et piquante de Louis Scute­naire, dont les lecteurs et lec­tri­ces d’aujourd’hui décou­vrent la plume, bien sou­vent sans le savoir, à tra­vers le nom des édi­tions québé­cois­es l’Oie de Cra­van – qui répè­tent ce clin d’œil à l’in­térieur de chaque ouvrage pub­lié : “Les Oies de Cra­van nais­sent des mâts pour­ris des navires per­dus au golfe du Mex­ique”.

Ain­si comme dans ce vers ayant tra­ver­sé l’océan, la nature et ses magies mor­bides occupe-t-elle une place de choix, et Scute­naire de lui con­sacr­er des phras­es d’une beauté pré­cise et per­cu­tante, nées d’un jeu d’as­so­ci­a­tions dont l’au­teur de Mes Inscrip­tions a le secret, témoignant d’un tal­ent plus que cer­tain à saisir la grâce d’un instant éparpil­lé en gouttes de rosée :

Dépouil­lés des nuées qui sou­vent irisent et nacrent leurs détails âpres, les palus aujour­d’hui s’é­ta­laient nus et ternes dans une atmo­sphère sans com­plai­sance lumineuse. Mal­gré l’air aus­si trem­pé qu’en automne, les pointes des laich­es, gril­lées, avaient chu ou pendaient retenues par un crin de fibre ; et les feuilles supérieures des aulnes bleuis­saient.

Une langue qui con­vient par­ti­c­ulière­ment bien à l’en­fance, mode d’ex­is­tence à cheval entre le rêve et l’empirique, les acquis pas tou­jours en phase avec le réel et les décou­vertes qui remet­tent en ques­tion l’u­nivers ; un être-au-monde fait de jux­ta­po­si­tions, d’om­bres chi­nois­es et de tracés fan­tômes — là où “les rideaux des alcôves ressem­blent à des chauves-souris comme les chauves-souris ressem­blent à des rideaux”.

Écrire comme on taille un dia­mant, voilà la façon de Scute­naire : avec minu­tie mais de gros out­ils tran­chants, un phrasé ten­dre qui pour autant ne se dépar­tit jamais d’un humour à la lim­ite du grivois, car les reg­istres de langue col­li­sion­nent au sein d’une même phrase : explo­sions, étin­celles, déroute et dérobade. Tou­jours la phrase emprunte un chemin dont on n’avait pas même entrap­erçu l’en­trée et, en cela, reflète la capac­ité d’attention de l’enfant de dix ans qui, à cer­tains embranche­ments, ”quitte l’anecdote” de l’adulte en présence pour diriger tous ses sens vers le demi-fou d’à côté lançant, en guise de balles, des pier­res à son chien.

Les seules ani­mées sont les bêtes d’or­age, ces miettes de poix tombées des arcanes du fir­ma­ment ; à peine si elles vivent : après deux soubre­sauts, deux tor­sions du cul, les voilà mortes.

Dense et déroutant en dépit d’un sujet plutôt clas­sique, le livre se présente comme un voy­age immer­sif dans une époque révolue dont on igno­rait qu’elle eût existé, et ce, par la force du lan­gage. Comme le souligne Alain Delaunois :

Ce n’est pas sans évo­quer l’évolution con­tin­ue de la langue française aujour­d’hui, et l’en­richisse­ment qu’elle peut gag­n­er par de tels bras­sages de cul­tures et d’idiomes.

Une langue qui happe, dans laque­lle on plonge et tour­bil­lonne entre tous ces per­son­nages aux couleurs vives, aux voix fortes, évolu­ant ensem­ble dans la val­lée étrange de l’enfance sur sa fin.

Louise Van Bra­bant

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