Aurélie William LEVAUX, New Rural Wave, Atrabile, 2024, 206 p., 21 €, ISBN : 978–2‑88923–144‑7
Paru aux éditions Atrabile, le dernier ouvrage de l’autrice-illustratrice Aurélie William Levaux s’appelle New Rural Wave et se situe, plus encore que ses précédents livres, au carrefour de l’illustration, de la bande dessinée et du récit – celui-ci à la fois carnet de bord ou de terrain (anthropologique), journal intime, déversoir hurlant de toutes les incongruités et abominations vécues ou observées.
On y retrouve l’incomparable ton candide sur lequel l’autrice décortique les comportements de ses prochains jusqu’à les réduire en charpie, se mêlant toutefois sans la moindre pudeur à cette grande soupe sociale détaillée depuis un perchoir qui, bien souvent, se brise sous ses propres pieds. Car sous couvert de s’en prendre à des réflexes individuels et isolés, il s’agit en fait pour Aurélie William Levaux de cibler ce qui fait système – et à quel point tout ça tient à peu de choses, et à quel point toutes et tous nous nous enlisons dans cette grande blague boueuse qu’est l’existence.
C’est là tout l’art d’AWL : beugler tranquillement sa hargne et son ras-le-bol d’une voix faussement naïve, parfois blasée, jamais dupe de sa propre participation à l’absurdité ambiante – une voix qui s’exprime tant par le verbe que par le trait et les bulles, double bonus.
Il y a quelques années, ce type de proposition aurait fait pisser de rire et également flipper, personne ne souhaitait vivre dans un monde robotisé jusqu’à sa planche de chiottes, comprenant que ça conduirait à une société de contrôle atroce et à des pertes d’emploi de ouf. Aujourd’hui, les clients sont ravis.
Comme l’indique son nom, New Rural Wave traite (pour partie, du moins) de l’exode de citadins (artistes privés de leur statut suite aux dernières réformes) vers la campagne, en l’occurrence dans le département bien renommé de la Haute-Patate, situé dans l’attrayante diagonale du vide qui traverse la France. L’exode des citadins, mais surtout la fuite de leurs idéaux empreints de pittoresque et d’authentique qui se cassent brutalement la figure sur les idées petit-fascistes de leurs voisins, comme sur l’impossibilité fondamentale de cultiver ses propres légumes sur sa parcelle de terrain au vu du Roundup dont elle dégorge à l’œil presque nu.
Mais l’exode est aussi la possibilité d’accepter un nouveau rythme d’existence, et surtout de mettre son ego de côté pour se laisser traverser par ce qu’est véritablement la vie en communauté : celle qu’on ne choisit pas vraiment, celle avec qui on compose – parfois à grands coups de petits verres de rouge et d’acquiescements courtois, bien conscient que l’on est d’être flanqué dans la fosse à purin au moindre signe de moralisme.
Se percevoir comme une communauté d’humains largués ensemble dans un bain d’excréments, avec chacun ses failles admissibles, ses angoisses légitimes face à la violence de la société, face aux maltraitants, à l’isolement, aux écrans hypnotisants, à l’obligation à la rentabilité, face à l’absence de sens, de spiritualité, voici qui aurait pu éventuellement contribuer à bouger les choses, à se lever, enfin assez nombreux face à l’adversité. Mais, grâce aux étiquettes sur chaque petite tête et aux multiples pilules dedans, productivistes échevelés, dormez sur vos deux oreilles, jamais ceci n’arriverait.
Louise Van Brabant
Plus d’information
- Aurélie William Levaux : rencontre avec une tisseuse d’images (Le Carnet et les instants n°191, 201§)