Sauver la farce

Alain MAGEROTTE, Novel­las, Lamiroy, coll. « Bib­lio­thèque de la Pli­ade », 2024, 294 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87595–934‑8

magerotte novellasAma­teurs de calem­bours, de con­tre­pè­ter­ies et d’humour au Xème degré, ces Novel­las d’Alain Magerotte ont été écrites pour vous ! Au dia­ble les thrillers coincés, voici des intrigues en roue libre qui n’ont que faire des con­ven­tions et qui malmè­nent les habi­tudes du genre jusqu’à brouiller les pistes. Ici, les morts (mysté)rieuses s’enchaînent dans un parc pub­lic sans qu’aucune expli­ca­tion n’existe, les vic­times sont brûlées de l’intérieur. Jusqu’à ce que le min­istre (de l’intérieur lui aus­si …) con­voque le com­mis­saire en charge et lui con­fie un ter­ri­ble secret en échange de la promesse d’une belle pro­mo­tion. Ailleurs, un chanteur en vogue est retrou­vé élec­tro­cuté dans sa baig­noire (cela ne vous dit rien ?) et les hypothès­es oscil­lent entre meurtre et sui­cide tan­dis que le box office s’affole. Là, un homme mal­heureux en amour invite une jeune femme ren­con­trée sur un site et subit une nou­velle décon­v­enue. Ou encore ce polici­er fraiche­ment retraité en proie à l’ennui qui décou­vre un corps dépecé et qui décide d’emporter chez lui un morceau pour ensuite se livr­er à ses anciens col­lègues his­toire de voir ce que cela fait de se retrou­ver de l’autre côté de la table d’interrogatoire.

Mais tout ceci n’est sans doute que pré­texte nar­ratif pour nous entraîn­er dans une joyeuse sara­bande ver­bale qui mul­ti­plie les effets de manche rocam­bo­lesques. L’auteur, qui se réjouit ouverte­ment d’écrire sans con­trainte, mul­ti­plie les cul­butes lan­gag­ières. Dans le dédale de son pro­pos, qui fait quelque­fois penser à un jeu de piste, il glisse des paroles de chan­sons issues du réper­toire fran­coph­o­ne (que sou­vent seuls les plus de 40 ans pour­ront com­pren­dre) tan­dis qu’il nous grat­i­fie d’un refrain, libre­ment mod­i­fié ou non et qu’il con­voque à l’envi des célébrités du show biz, de la scène poli­tique, n’épargnant rien ni per­son­ne. Ses per­son­nages por­tent des noms qui sem­blent tout droit sor­tis des pages du cal­en­dri­er des blagues de bistrot : Elie Cop­tère, Lau­rent Gina, Mick Emmose, Karl Amel­mou, James Patagueule, Daisy Diossy, Guy Yio­tine ou Marc Assin, pour n’en citer qu’un échan­til­lon. Pour vari­er les plaisirs, il glisse çà et là quelques pages en guise de pause où il nous fait part, avec le même entrain, de ses réflex­ions sur des sujets aus­si divers que la repro­duc­tion des cala­mars, l’omniprésence agaçante de la pub­lic­ité ou les com­péti­tions de foot­ball. À chaque fois, Alain Magerotte s’en donne à cœur joie avec une verve qui sem­ble intariss­able.

On l’aura com­pris, ce recueil dont la cou­ver­ture porte la men­tion Bib­lio­thèque de la Pli­ade (sans faute de frappe, mais avec la gra­phie qui n’est pas sans rap­pel­er celle des pré­cieux vol­umes) peut être rangé au ray­on des remèdes con­tre la morosité ambiante et les aller­gies aux faux-sem­blants. On le recom­man­dera aux âmes gris­es sen­si­bles à la faible lumi­nosité hiver­nale et au désen­chante­ment galopant.

Thier­ry Deti­enne