Écrire pour se tenir, à nouveau, nez au vent au bord du monde

Un coup de cœur du Car­net

Lau­rence SKIVEE, Déten­trice, Let­tre volée, 2025, 104 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87317–640‑2

skivée detentriceTout qui a déjà lu Lau­rence Skivée le sait : en ouvrant un nou­v­el ouvrage de l’autrice, on espère retrou­ver une langue à nulle autre pareille, une voix amie, nous mur­mu­rant des choses à pro­pos de détails infimes ou intimes, dévelop­pant un rap­port tout per­son­nel, tout sin­guli­er et énig­ma­tique, au monde. Parce que Lau­rence Skivée est, mine de rien, d’une exi­gence folle, jouant avec maes­tria du vers, des blancs de la page, du téle­sco­page de sen­sa­tions et d’émotions, des sou­venirs et des notes pris­es sur le vif, au gré de ses errances, réelles ou men­tales. Parce que Lau­rence Skivée, c’est un style. Un “coup de pat­te” à nul autre pareil. Déten­trice, son nou­v­el opus, n’échappe pas à cette règle. Tant mieux pour nous : sa langue inven­tive nous entraine, une fois de plus, dans des zones où les mots, les phras­es, les pages, nous don­nent à sen­tir, à vivre au plus près, au-delà ou en-deçà du sens des mots, l’expérience rap­portée.

C’est qu’écrire ain­si, agencer, avec autant de minu­tie, des mots sur une page, jon­gler ain­si avec les blancs et les silences, en faire sen­tir tout le poids, c’est, d’abord et avant tout, créer de la musique, nous inviter à lire comme on écouterait de la musique : en nous lais­sant porter, gag­n­er par les sons, la mélodie qua­si hyp­no­tique qui fini­rait par se dégager des mots.

Dans Déten­trice, on suiv­ra l’expérience d’une “nar­ra­trice”, d’une “je” décidée à plonger, sans réserve, dans le monde, à se “jeter au-dehors”, libre et sans retenue. Parce que, devine-t-on peu à peu, il y a eu la guerre, la ter­reur, la mort, les adieux, l’exil, l’errance. Parce que, devine-t-on peu à peu, cette nar­ra­trice est une sur­vivante qui con­tin­ue.

On pour­rait lire Déten­trice comme une espèce de jour­nal poé­tique intime où se téle­scopent des notes sur l’eau sous toutes ses formes, mers, ruis­seaux minus­cules, ruis­selle­ments, flach­es stag­nantes pro­vi­soire­ment empêchées dans leur course puis s’écoulant à nou­veau, libre­ment, dans les fis­sures des murs et les failles ; des notes sur com­ment la nar­ra­trice agit ou inter­ag­it, ou sim­ple­ment bouge avec le monde – le peu de rire qu’elle nous donne, les sur­sauts qui la tra­versent, sa vie “pieds sur le sol”, les mains en poche ; des notes encore sur l’acte d’écrire, la façon de faire sur­gir ain­si une voix plus pro­fonde, mar­quée par les aléas, habil­lée par la vie, à mille lieues des con­ve­nances, des façons con­v­enues de racon­ter ; d’autres notes encore sur les démons intérieurs, les pen­sées folles, les errances et les joies ; etc.

En bout de course, on ne saura pas qui nous a par­lé, qui dit “je”. Un “per­son­nage” ? Lau­rence Skivée elle-même ? Un mélange des deux ? Une rescapée qui se pose des ques­tions en tout cas et qui se donne un but : rassem­bler les ruines, inven­ter par les mots et l’écriture minu­tieuse des poèmes et des vers qui apaisent pro­vi­soire­ment. Inven­ter ain­si une joie pro­vi­soire.

Cela donne un recueil splen­dide. Curieuse­ment “flu­ide” alors que nous n’arrêtons pas de sauter, des fois d’un vers à l’autre, à ailleurs, dans de nou­velles pen­sées, nou­velles sen­sa­tions, nou­veaux mon­des intérieurs. Paroles libres, s’écoulant comme des eaux, les poèmes de Déten­trice sont comme un retour à la terre. Un tit­ille­ment. Une façon pour nous, lec­tri­ces et lecteurs, de faire l’animal. D’apprendre, comme les bêtes, de nos pro­pres yeux. De nos pro­pres oreilles. D’avancer, à nou­veau, du bout des doigts. De nous tenir, à nou­veau, nez au vent, au bord du monde. Parce que Lau­rence Skivée n’écrit pas pour séduire mais parce que le souf­fle est tou­jours là. Et tant pis si on ne respecte pas les règles, ce qu’il est soi-dis­ant con­venu de faire pour “écrire un bon livre”. Bas­ta les règles ! Vivent les écarts ! Lib­erté de ton, lib­erté de langue avant tout. Parole don­née aux petites voix qui nous habitent. Parole don­née au souf­fle.

Vin­cent Tholomé

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