Un coup de cœur du Carnet
Virgil DECLERCQ, Héritage, Bozon2x, 2025, 226 p., 21 €, ISBN : 978–2‑931067–27‑7
Livre de combats, de cœur, irrigué par l’amour du patrimoine architectural, la qualité de vie des citoyens, Héritage se présente comme un manifeste marqué par l’urgence face à la débâcle urbanistique, environnementale qui ravage nos lieux de vie. Fondateur de l’association Communauté Historia qui défend les édifices en péril, les joyaux menacés de démolition, Virgil Declercq nous délivre un essai qu’on aimerait distribuer aux politiques, aux gestionnaires de l’urbanisme, aux promoteurs immobiliers, aux fonctionnaires européens afin de les dessiller.
Les dessiller relevant de l’impossible, il reste aux citoyens à mener sans relâche des luttes afin de contrer une vision managériale, fonctionnelle des villes et des campagnes (de ce qu’il en reste). Au travers d’exemples de mobilisations afin de préserver des acteurs de pierres du passé (maison, château, église, ferme, kiosque), Virgil Declercq décrypte et dénonce l’idéologie de la standardisation, du contrôle des populations qui prévaut au niveau des décideurs.
Politiciens, promoteurs, acteurs publics masquent la réalité de destructions coûteuses sous l’alibi de « Modernité » répété à l’envi. Comme si les concepts de durabilité, d’authenticité et de patrimoine n’avaient, en réalité, aucune valeur. Comme si nous n’avions rien appris des aberrations architecturales héritées des modernistes.
Parfois victorieuses, souvent perdues, les batailles engagées par Virgil Declercq et son association sont évoquées au fil des chapitres, l’église de Lodelinsart (abattue), la maison Janssens à Huy, la ferme Saint-Quentin à Ciney, le château Hof Van Delft près d’Ekeren (démolis). Se rendant en Ukraine, dans le pays cathare en France, aux îles Baléares, il met en lumière le scandale des choix sociétaux actuels : retour d’une politique de « bruxellisation », rendement à court terme, aberrations des diktats (contre-écologiques) de l’Union Européenne, des Régions en matière d’architecture écologique, inculture et mépris de l’esthétique architecturale, course à la destruction de pépites patrimoniales, saccage du vivre-ensemble, du corps social…
Espace collectif de vie, de lien social, corps physique que les habitants façonnent, l’architecture reflète une pensée, une vision du vivre ensemble. Avec brio, cet essai illustré par de nombreuses photos démontre la fonction totalitaire, déshumanisante, homogénéisante de la vision moderniste, des tours en béton et en verre, des HLM, la violence esthétique et sociale imposée par des pouvoirs qui, au « génie des lieux » porté par des édifices chargée d’histoire, substituent des termitières dépourvues de beauté, de durabilité. Le désastre architectural des méga-ensembles, des grands projets inutiles et néfastes engendre un désastre social, un malaise existentiel et une décomposition du tissu social, une brisure du lien intersubjectif et de l’attachement qu’éprouvent les riverains pour des lieux accueillants, ayant une âme. Sur les ruines d’édifices anciens, quasi-pérennes, bâtis pour durer, conviviaux, construits avec des matériaux infiniment plus respectueux de l’environnement que les nouveaux labels « verts », on construit des blocs d’une durée de vie estimée à soixante ans. Un chapitre est consacré à la gare des Guillemins à Liège, qui a couté la bagatelle de 437 millions d’euros.
De façon salutaire, l’auteur établit la généalogie trouble de certaines grandes figures du modernisme, esquisse les choix politiques dissimulés derrière les constructions austères, hygiénistes du Corbusier. La défense par Le Corbusier d’une architecture ordonnée et rationnelle s’intègre dans l’imposition violente d’une urbanisation autoritaire. La mise en pièces de l’héritage matériel entend balayer la mémoire collective, l’articulation vitale entre le passé, le présent et le futur.
En substituant à l’authenticité des procédés industriels nocifs et peu probants, nous sommes confrontés à une dégradation profonde de ce qui constitue le fondement de notre histoire et de notre culture.
Que les apôtres d’une planification progressiste, d’une ville inclusive, participative, intelligente (termes d’une novlangue qui signifient l’inverse de ce qu’ils affichent) ne taxent pas l’auteur de passéisme : l’amour du passé, l’attachement aux vieilles pierres, aux édifices qui, ayant traversé des siècles, sont le fruit d’un savoir-faire artisanal et d’une architecture porteuse d’émotions s’avancent comme le gage d’une circulation entre les dimensions du jadis, de l’actuel et du futur.
Véronique Bergen
À la Foire du livre
- Virgil Declercq sera en dédicace à la Foire du livre le samedi 15 mars de 14h à 15h sur le stand 337.
