Arnaud DE LA CROIX, Esthétique et érotisme nazis, Préface d’Anne Staquet, Éditions universitaires de l’Umons, coll. « Impertinentes », 2025, 142 p., 22 €, ISBN : 9782873257712
Dans son nouvel essai, Arnaud de la Croix ouvre avec brio et finesse une boite noire dont les historiens, les penseurs, les chercheurs contemporains se détournent parce qu’elle dérange, trouble les représentations officielles du savoir et les vulgates politiquement correctes de la doxa. Interrogeant un domaine jusqu’ici peu étudié, l’ouvrage se penche d’une part sur ce que Philippe Lacoue-Labarthe appelle l’esthétisation de la politique réalisée par le nazisme et d’autre part sur le questionnement du lien entre nazisme-érotisme-pornographie, sur l’érotisation du nazisme dans la culture contemporaine, principalement le cinéma. Afin d’éclairer les dimensions esthétiques et érotiques du IIIème Reich et leur lien intime, Arnaud de la Croix étudie deux organes de propagande de l’idéologie du « Blut und Boden », de la pureté de la race aryenne : la vision esthétique imposée par les hauts dignitaires nazis et les représentations officielles, ambigües, de la sexualité.
Ouvertement conservateur, anti-moderne, tourné vers le passé, assis sur le mythe d’un proximité entre la Grèce antique et l’esprit germanique, l’art officiel du national-socialisme est conçu par celui qui se pensait « dictateur-artiste » comme le champ d’expression de la grandeur allemande, de la supériorité destinale du Reich destiné à durer mille ans. Vecteur privilégié de la politique, enrôlé au service de la race aryenne, de la gigantomachie raciale, l’art répond au schéma articulé sur l’opposition « amis-ennemis » qui prévaut en politique : la défense et la promulgation d’un art purement aryen, valorisant des corps athlétiques, sains, a pour repoussoir le champ de l’« art dégénéré » (Entartete Kunst) assimilé au judéo-bolchevisme. Radiographiant les strates de Mein Kampf, Esthétique et érotisme nazis tente une généalogie de la vision génocidaire de Hitler par l’analyse conjointe du nazisme comme héritier du courant nationaliste « völklich » du 19ème siècle et de l’approche familiale, biographique, psychologique du Führer. De la vision hitlérienne délirante du Juif comme « prédateur sexuel », de son hypothétique lien avec une réappropriation fantasmatique, paranoïaque de la scène biblique Suzanne et les vieillards à la convocation de la sexualité dans l’art officiel afin d’inciter la jeunesse à se reproduire, le champ esthétique sert les intérêts du régime, est pensé comme le fer de lance d’une relance de la natalité, comme l’auxiliaire d’un décret d’Himmler, le « devoir d’assurer la descendance », de compenser les soldats tués.
Rouvrant le sujet controversé du lien entre homosexualité et nazisme, Arnaud de la Croix étudie la persécution des homosexuels par le régime national-socialiste, analyse l’un des chefs d’accusation (ne pas collaborer à l’effort collectif de régénération démographique du peuple allemand), revient sur l’élimination par la SS des SA dirigés par Ernst Röhm lors de la Nuit des longs couteaux, mais montre aussi l’ambivalence des arts au service de la cause nazie, la dimension homoérotique des sculptures, des nus masculins d’Arno Breker, leur ode à la statuaire grecque. La figure de Leni Riefenstahl, réalisatrice favorite d’Hitler, donne lieu à un examen de ses longs-métrages de propagande (Les dieux du stade, Le triomphe de la volonté…) vantant la splendeur des athlètes olympiques, de ses travaux ultérieurs, après-guerre sur les Noubas, lesquels poursuivent l’hymne à la beauté et à la magnificence des corps. Des pouponnières d’Himmler au naturisme prôné par le nazisme, du Salon Kitty conçu par Reinhard Heydrich, un bordel sacrant les noces de la sexualité et de l’espionnage, aux films d’après-guerre Portier de nuit de Liliana Cavani, à l’appropriation du nazisme dans le septième art porno, dans la veine de la « nazisploitation », Arnaud de la Croix ausculte les dessous esthétisants et désirants d’un régime de mort et conclut son essai par une analyse des spécificités de l’esthétique et de l’érotisme du fascisme italien, du régime du Duce.
Véronique Bergen