Voir et vivre Van Gogh en sa chair

Un coup de cœur du Car­net

Stéphane LAMBERT, Vin­cent Van Gogh, Gal­li­mard, coll. “Pop-Art”, 2025, 44 p., 8,90 €, ISBN : 9782073110176

lambert van goghL’œil qui monte dans la main avant de pénétr­er la tex­ture des choses, la quête d’une lumière au sein même de l’obscurité, la flamme de l’intense qui danse jusqu’à con­somp­tion tant dans l’existence que dans les tableaux… dans son Van Gogh qui ouvre la nou­velle col­lec­tion Pop-Art de Gal­li­mard (aux côtés d’ouvrages sur Fri­da Kahlo, Hokusaï et Manet), Stéphane Lam­bert délivre un éblouis­sant ques­tion­nement de l’énigme Vin­cent Van Gogh. Après son sou­verain réc­it Vin­cent Van Gogh, l’éternel sous l’éphémère (Arléa), il réin­vente son regard et pro­pose une nou­velle approche du pein­tre sous l’angle d’une vision du mou­ve­ment organique qui pulse la vie et l’œuvre du pein­tre né à Zun­dert dans les Pays-Bas en 1853, mort à Auvers-sur-Oise en 1890. La sin­gu­lar­ité de la col­lec­tion Pop-Art, c’est d’avoir imag­iné des livres-objets dont les pages, lorsque la lec­ture est ter­minée, se replient pour for­mer une œuvre du pein­tre. L’œuvre choisie qui, lit­térale­ment, dévore le livre, méta­mor­phose les phras­es en une créa­tion pic­turale, c’est un tableau de la dernière péri­ode, La nuit étoilée, réal­isé en 1889 à Saint-Rémy.

Les fils esthé­tiques, con­ceptuels, sen­si­bles que Stéphane Lam­bert étire dans cet essai biographique res­sai­sis­sent avec d’infinies nuances la manière dont Van Gogh révo­lu­tionne l’art de son temps, dont l’expérience (de la reli­giosité et de son effon­drement, de l’amour trahi, de la mélan­col­ie, de la dépres­sion, de la recherche pic­turale et vitale d’une lumière dans la nuit) habite ses toiles. Formelle­ment, l’ouvrage conçu par cette col­lec­tion génère l’avatar du texte en œuvre plas­tique. La prouesse de Stéphane Lam­bert, c’est d’avoir suivi de l’intérieur les muta­tions de l’œil de Van Gogh, au dia­pa­son du regard tout en imma­nence adop­té par le pein­tre. Nous suiv­ons la for­ma­tion du regard, de l’âme Van Gogh dans sa terre natale hol­landaise, l’élan religieux qui le porte, la foi qui, faisant l’épreuve de l’hypocrisie de l’Église, se mue en anti­cléri­cal­isme, la soli­tude qui étreint cet auto­di­dacte de génie, ses fréquen­ta­tions de Toulouse-Lautrec, de Gau­guin, son dénue­ment matériel, la voie de la pein­ture qui s’ouvre à lui, qu’il emprun­tera en dehors de toutes les écoles.

Les let­tres de sa péri­ode évangéliste témoignent de son regard de pein­tre en train de se for­mer, atten­tif et pré­cis face au spec­ta­cle du vivant, sen­si­ble à la moin­dre nuance. 

Le monde des paysans, des laboureurs, des mineurs du Bori­nage, il le saisit dans sa matéri­al­ité incar­née, là où les couleurs de la vie hurlent, loin de tout icarisme idéal­isant. « Dans sa pein­ture, il ne con­cevra le sacré qu’à par­tir du con­cret. » La descente de Van Gogh vers le Sud, vers la France, Paris, le Midi cor­re­spond à une mon­tée de la couleur, à l’abandon de la palette han­tée des gris au prof­it d’une bac­cha­nale chro­ma­tique. Stéphane Lam­bert rend pal­pa­ble la genèse du regard-pen­sée de Van Gogh, son vœu d’allier nature et human­ité, de les fon­dre l’une en l’autre, les analo­gies étroites entre les con­vul­sions des crises intérieures qui rav­agent l’artiste et les hurlements des teintes, des formes que les auto­por­traits, Les tour­nesols, Por­trait du doc­teur Gachet, Paysage d’Auvers sous la pluie, Le café de nuit… don­nent à percevoir.

Paris où il s’installe, rejoignant son frère Théo, la Provence, Arles, Saint-Rémy-de-Provence, Auvers-sur-Oise se dessi­nent comme autant d’étapes d’un chemin de croix, ponc­tué de crises psy­chiques, d’internements et de résur­rec­tions, de révo­lu­tions sen­sorielles qui se traduisent en com­po­si­tions pic­turales défi­ant les formes par les forces. La térébrante soli­tude du chercheur d’absolu, la lib­erté des cadrages, l’antinaturalisme, la ges­ta­tion de l’expressionnisme, les réminis­cences des estam­pes japon­ais­es, l’élection du jaune (plus qu’une couleur, un affect), le parox­ysme d’une matière pic­turale dev­enue ivre, le sui­cide de Van Gogh avalé par l’inhabitable, fra­cassé sur l’invivable, Stéphane Lam­bert les con­voque du dedans. Ses mots s’avancent comme une danse d’étoiles qui nous mènent vers le chant rétien final de La nuit étoilée.  

« Il voit et vit le paysage dans sa chair comme un espace formel où le com­mun et le ressen­ti se rejoignent » écrit-il sur l’artiste. On dira de Stéphane Lam­bert qu’il voit et vit le paysage Van Gogh dans sa chair et qu’à ce prix, il nous recon­necte à la Chose même du lieu et du geste pic­tur­al cachée sous le nom  de ce « sui­cidé de la société ».

Sig­nalons la paru­tion d’Un autre lieu (Musée des Beaux-Arts de Caen, coll. « Incise »), un bref ouvrage que Stéphane Lam­bert con­sacré au Péru­g­in.  

Véronique Bergen

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