Devenir sa chose ?

Sal­va­tore MINNI, Empris­es, Press­es de la Cité, 2025, 256 p., 21 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782258209084

minni emprisesPro­logue : il fait noir, deux hommes roulent dans une four­gonnette noire et, arrivés dans un coin dis­cret le long d’une riv­ière, ils trans­portent un corps qu’ils pré­cip­i­tent dans l’eau. Rideau.

Nou­velle scène : un cou­ple réu­ni sur un canapé dans la douceur du soir. Frédéric et Cather­ine se con­nais­sent depuis peu, mais c’est le grand amour. Lui se mon­tre pres­sant, il souhaite un mariage rapi­de, elle voudrait pren­dre son temps et ajuster cette nou­velle donne dans sa vie. Elle tra­vaille, son boulot dans un banque lui plait, elle a des col­lègues de tra­vail et par­mi elles, Valérie, la con­fi­dente. Avec Frédéric, c’est de l’amour, c’est sûr, mais un voile de doute sub­siste dans leur rela­tion, que l’auteur souligne dès les pre­mières pages :

- Je t’aime, dit-il d’une voix envoû­tante en se rap­prochant d’elle.
Il effleu­ra ses lèvres d’un doux bais­er, et Cather­ine fer­ma les yeux pour le lui ren­dre. Puis il lui prit les mains et les ser­ra douce­ment, tout en la dévis­ageant avec inten­sité. La pres­sion se fit plus ferme, et Cather­ine sen­tit un trou­ble l’envahir. Elle se dégagea un peu brusque­ment.
- Tu me fais mal, gémit-elle en se frot­tant les poignets.
- Tu es si frag­ile … répon­dit-il sur un ton équiv­oque. 

Leur mariage aura pour­tant lieu six mois plus tard, mal­gré les mis­es en garde des proches de Cather­ine. Et les raisons de douter ne fer­ont que s’accumuler avec le temps. Frédéric accentue chaque jour son emprise sur elle. Cela passe par des cri­tiques sur sa façon de cuisin­er, sur un plat tiède, sur ses fréquen­ta­tions ami­cales qui le privent de sa présence, sur le ménage mal tenu. Ses mots sont cas­sants, mais il prend soin de les faire suiv­re d’attentions déli­cates avant de pouss­er son manège plus loin, tou­jours plus loin, par exem­ple en lui répé­tant qu’il gagne assez bien sa vie, qu’elle devrait cess­er de tra­vailler pour se con­sacr­er pleine­ment à la ges­tion du ménage. Ou encore en lui imposant de s’infliger elle-même des sévices, « pour son bien » évidem­ment. Ce qui désta­bilise pro­fondé­ment Cather­ine, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, lui ôtant peu à peu l’estime de soi, le gout de vivre et provo­quant une fausse couche. Quelle sera l’issue de ce manège funeste ? Parvien­dra-telle à s’extraire des griffes de cet homme mal­faisant et à quel prix ? Quel sera le rôle de son entourage dans le dénoue­ment du drame qui nous est annon­cé dès les pre­mières pages à la manière des grandes tragédies ? Voilà les ques­tions qui ten­dent tout au long le réc­it d’une descente aux enfers qui ne lais­sera per­son­ne indemne mais dont l’issue réserve quelques sur­pris­es aux lecteurs et lec­tri­ces qui se lais­seraient men­er au jeu des évi­dences.

Sal­va­tore Min­ni, dont Empris­es est le qua­trième roman du genre, prend soin de mul­ti­pli­er régulière­ment les références à Alice au pays des mer­veilles dont des cita­tions sur­gis­sent à des moments-clés, soulig­nant la perte de repères et le bas­cule­ment des per­son­nages. Les rouages de ce thriller sont bien huilés, ils dis­til­lent goutte à goutte avec une régu­lar­ité infer­nale la dose d’adrénaline qui fait red­outer le pire et tourn­er inlass­able­ment les pages tout en met­tant utile­ment en scène les vari­a­tions infinies des brimades et mal­trai­tances qui con­duisent à l’irréparable.

Thier­ry Deti­enne