L’Université d’Extremadura (Espagne) consacre une exposition aux premières membres belges de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB). L’exposition met ainsi à l’honneur douze écrivaines et/ou philologues. Après avoir été présentée sur le campus de Cáceres en mars, l’exposition sera à nouveau montrée à la bibliothèque universitaire du campus Badajoz dans le cadre de la Fête du livre (23 avril). Isabelle Moreels, sa conceptrice, nous présente le projet.
À tout(e) seigneur(esse), tout honneur, c’est Marie Gevers (1883–1975) qui constitue le phare de l’exposition bilingue (français-espagnol) intitulée Pioneras / Pionnières : Primeras escritoras académicas en Bélgica / Premières écrivaines académiciennes en Belgique, organisée par le Centro de Estudios sobre la Bélgica Francófona de l’Universidad de Extremadura (Espagne). Car, au lendemain de la Journée Internationale de la femme, vient d’être commémoré, ce 9 mars 2025, le 50e anniversaire de la mort de « la dame de Missembourg », première autrice belge élue en 1938 à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, dont le visiteur lira avec émotion des dédicaces manuscrites d’il y a environ un siècle.
Elles représentaient moins de 10 % des Immortels belges…
Aux côtés de la romancière et poète Marie Gevers méritent également un hommage les autres femmes de lettres de nationalité ou d’origine belge[1], aujourd’hui décédées, qui ont occupé l’un des 40 fauteuils de l’ARLLFB fondée en 1920, soit 90 ans après l’indépendance du pays. Si l’on se focalise sur les membres belges de ce prestigieux cénacle (30 des 40 fauteuils leur sont dévolus), on recense parmi les défunts 10 écrivaines pour 107 collègues masculins, chiffres des plus éloquents…
La proportion des académiciennes philologues disparues et de leurs homologues littéraires correspond à celle régissant l’organisation générale de l’institution, selon le rapport d’un tiers / deux tiers. En effet, on n’y compte que 3 philologues : Julia Bastin (1888–1968), premier membre de l’ARLLFB à ce titre avant Émilie Noulet (1892–1978), première femme à décrocher un diplôme en philologie romane à l’Université libre de Bruxelles en 1924, puis Claudine Gothot-Mersch (1932–2016), à la thèse de doctorat sur La genèse de « Madame Bovary » triplement primée.
Chez les membres littéraires, on dénombre plusieurs romancières. Ainsi, la précoce Françoise Mallet-Joris (1930–2016) débute avec le succès de scandale du Rempart des béguines (1951) ; devenue membre de l’Académie Goncourt en 1970, elle entrera ensuite à l’ARLLFB pour y succéder à sa mère, Suzanne Lilar (1901–1992). Celle-ci, première femme à étudier le droit à l’Université de Gand et à s’inscrire comme avocate au barreau d’Anvers, a combiné création romanesque et dramatique avec la composition d’essais, tel Le malentendu du deuxième sexe (1969), révision de la réflexion de Simone de Beauvoir. Cependant, plusieurs autrices s’adonnent aussi bien à la poésie qu’à d’autres types d’écriture, à l’exemple de Jeanine Moulin (1912–1998), alternant la publication de vers avec des ouvrages de critique littéraire, après avoir eu la précitée Émilie Noulet comme maitre de stage en philologie romane à l’ULB. Liliane Wouters (1930–2016), pour sa part, signe à la fois des pièces de théâtre − dont la très applaudie Salle des profs (1983) − et des recueils de poèmes ainsi que des anthologies poétiques, notamment en collaboration avec Yves Namur.
Si le numéral ordinal « première » se répète pour qualifier ces académiciennes dans leurs actions permettant d’ouvrir de multiples voies, elles ont souvent manifesté les difficultés d’émancipation de leur sexe, comme Louis Dubrau (1904–1997), présidente de l’Union des femmes de Belgique après avoir préféré masculiniser son prénom originel. Quant à sa successeure à l’ARLLFB, l’autodidacte Claire Lejeune (1926–2008), à l’œuvre poétique et philosophique d’un ton très original, elle a exercé une influence sur des mouvements féministes tant en Belgique qu’au Québec.
En plus de ces 10 Immortelles pionnières compatriotes, nous avons inclus dans notre hommage aux écrivaines défuntes, en raison de leur souche belge, deux autrices considérées comme membres étrangers de l’ARLLFB suite à leurs changements de nationalité : Marguerite Yourcenar (1903–1987), qui y est reçue dix ans avant de devenir la première femme élue à l’Académie française, et Dominique Rolin (1913–2012), héritière de son fauteuil à Bruxelles.
Accroitre leur visibilité
Quoique, aujourd’hui, le nombre d’académiciennes ait nettement augmenté tout en restant minoritaire, notre initiative souhaite contribuer à une plus large diffusion de la création littéraire féminine. Apport modeste au processus contemporain, tel que l’a expliqué magistralement Laurence Boudart, directrice des Archives et Musée de la Littérature, lors de la conférence bilingue qu’elle a donnée à la faculté de philosophie et lettres de l’UEx, le 12 mars dernier, sous le titre Autrices belges francophones : une histoire de (dés)invisibilisation / Autoras belgas francófonas: una historia de (des)invisibilización, à l’invitation de la section de philologie française du département de langues modernes et littératures comparées.
À travers un choix d’environ 75 volumes appartenant au riche fonds belge de la bibliothèque centrale de l’Universidad de Extremadura[2], l’exposition que nous avons organisée en étroite collaboration, Belén Gómez Sánchez, Beatriz Álvarez Barco et moi, vise à montrer la spécificité des œuvres des académiciennes pionnières. Parallèlement, l’importance de leur réception se trouve reflétée par diverses rééditions et traductions (en néerlandais, allemand, espagnol, roumain, etc.) ainsi que par des ouvrages critiques et des actes de congrès. En outre, nous avons élaboré des fiches bilingues (français-espagnol) avec la mention des aspects les plus saillants de la trajectoire de chaque autrice, dont l’écriture est illustrée par des extraits affichés en regard des portraits des écrivaines sur les panneaux encadrant les vitrines de livres. Nous remercions d’ailleurs les AML de nous avoir permis de choisir des photos de Nicole Hellyn dans leurs collections.
Après avoir été présentée successivement à la bibliothèque centrale de l’UEx sur le site de Cáceres et à la faculté de philosophie et lettres, l’exposition sera transférée à la bibliothèque principale du campus de Badajoz à partir du 21 avril prochain. Les internautes pourront ultérieurement en visionner la version numérique sur la page web de l’UEx, où se trouve déjà accessible sous ce format l’exposition bilingue intitulée « Traces de nous-mêmes / Tras nuestras huellas », que nous avons consacrée l’an passé à une sélection de livres pourvus de dédicaces manuscrites d’écrivains belges francophones de notre fonds[3].
Puisque, selon l’aphorisme de Louis Dubrau, « Le corps vit de présent, l’esprit d’avenir, le cœur de passé », promenons-nous au fil des pages des livres de nos académiciennes pour partager leurs heurs et malheurs en rêvant d’un futur meilleur !
Isabelle Moreels
[1] Dans son article consacré aux « Six premières autrices de l’Académie royale », Nausicaa Dewez a souligné que les premières femmes élues à l’ARLLFB appartiennent au quota des membres étrangers et sont de nationalité française : Anna de Noailles et Colette.
[2] Voir la présentation bilingue (français-espagnol) du fonds belge sur le site de la Biblioteca de la UEx et l’accès à son catalogue.
[3] Ce matériel peut être prêté à des institutions (contact : imoreels@unex.es). L’Universidad de Oviedo (Espagne) vient d’ailleurs de nous l’emprunter, l’exposition y ayant été présentée aux bons soins de Dominique Ninanne.
En pratique
Pioneras / Pionnières : Primeras escritoras académicas en Bélgica / Premières écrivaines académiciennes en Belgique
Exposition bilingue
Bibliothèque campus de Badajoz — Avda. de Elvas, s/n — 06071 Badajoz
Du 21 au 25 avril, tous les jours de 8h30 à 21h30
Entrée gratuite


