La mercenaire du bonheur

Bar­bara ABEL,Le bon­heur sur ordon­nance, Récami­er, 2025, 376 p., 21 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑38577–186‑7

abel le bonheur sur ordonnanceMéline est une quadragé­naire qui vit dans une famille heureuse avec son mari et ses enfants de 13 et 6 ans. Depuis quelque temps, elle explose de plus en plus à la moin­dre con­trar­iété et ses exa­m­ens médi­caux révè­lent qu’elle est atteinte d’une mal­adie orphe­line s’attaquant au gène du bon­heur respon­s­able de l’expression de ses émo­tions. Le couperet tombe : il n’y a aucun médica­ment pour la soign­er, son seul remède est d’être heureuse pour pal­li­er sa dégénéres­cence géné­tique. Ses crises devenant de plus en plus fréquentes et intens­es, elle met toute sa famille sous ten­sion et se voit désor­mais con­damnée à être heureuse, le bon­heur étant une ques­tion de vie ou de mort.

La pre­mière prise de con­science de notre héroïne est qu’elle n’est pas mal­heureuse, mais qu’elle n’est pas heureuse pour autant. Avec un mari qui peine à avancer dans son pro­jet pro­fes­sion­nel, un chat fugueur, une pré-ado qui fait le mur et une sœur qui fait un bébé toute seule face à des par­ents catholiques pra­ti­quants, il faut dire qu’elle doit lut­ter au quo­ti­di­en pour effleur­er quelques min­utes de bon­heur par ci par là. Et lorsqu’un prob­lème sem­ble résolu, c’est une amie qui se fait pla­quer ou une rival­ité avec un col­lègue qui émerge. Toutes ces péripéties sont très déli­cates à gér­er dans la mesure où, lors de ses crises, Méline est tra­ver­sée par une fran­chise bru­tale, grossière et légère­ment hys­térique qui crée un sacré bor­del dès qu’elle se man­i­feste…

On dit « bon­jour » quand je ren­tre après une journée de boulot ! hurle-t-elle en roulant des yeux fous. J’estime avoir le droit d’être accueil­lie comme il se doit, avec politesse et cour­toisie, et non par trois illu­minés qui brail­lent et vocif­èrent après un chat per­du ! Pour qui vous prenez-vous, bor­del de merde ? Ce n’est pas la SPA ici ! Qu’est-ce qu’on en a à foutre de ce chat ? Il est par­ti ? Tant mieux ! Se faire tripot­er toute la journée par un morveux geignard et se faire coif­fer et habiller par une midinette hys­térique, tu par­les qu’il a fichu le camp à la pre­mière occa­sion ! On n’est pas près de le revoir, celui-là ! Et vous voulez que je vous dise ? C’est la bonne nou­velle de la journée ! Parce que moi, un sac de viande qui passe son temps à répan­dre ses poils sur mon tapis, à se pen­dre à mes rideaux et à déchi­queter mes fau­teuils, je ne vais cer­taine­ment pas le pleur­er.

Face à ces mon­tagnes russ­es émo­tion­nelles qu’elle est oblig­ée d’apprendre à dompter, Méline explore dif­férentes pistes pour con­quérir son nou­veau Graal : psy­ch­analyse, relax­ation, chro­moth­érapie, rigolo­gie… Elle parvient à trou­ver deux « médica­ments », le rire et l’orgasme, qui l’aident à maitris­er ses crises, elle tombe alors dans le piège de l’instrumentalisation, où elle fait tout pour activ­er ces leviers quand elle sent une crise poindre, ce qui donne à lire des scènes sur­prenantes qui prê­tent à sourire. Il faut dire qu’elle a pris le par­ti de cacher sa mal­adie à son mari et ses enfants, ce qui lui met un sacré coup de pres­sion pour s’en sor­tir seule sans éveiller les soupçons de son entourage…

Le bon­heur sur ordon­nance est une réédi­tion d’un roman pub­lié en 2009. Sa thé­ma­tique prin­ci­pale, la quête effrénée du bon­heur, n’en reste pas moins cri­ante d’actualité. Dans une société où l’on a désor­mais le droit de revendi­quer le bon­heur, nous ten­tons toutes et tous de trou­ver la félic­ité par divers moyens. Bar­bara Abel nous offre une satire de l’industrie du bien-être qui regorge d’experts auto-proclamés con­va­in­cus que le bon­heur est atteint par la rigueur de l’application de leur plan dont il faut suiv­re toutes les étapes dans l’ordre.

Dimanche matin, vêtue d’un chemisi­er vert pomme qui dimin­ue la ten­sion san­guine et soulage les ulcères en même temps qu’il calme la ner­vosité et la colère, sur un pan­talon indi­go dont le pou­voir anesthésique aide en cas d’angine, maux de tête et maux de dents, mais surtout qui stim­ule l’intuition et per­met d’accéder à cer­tains niveaux de con­science plus sub­tile, Méline se sauve à 9 heures, le cœur gon­flé d’espoir de trou­ver sinon une thérapie effi­cace, du moins une solu­tion pro­vi­soire à ses prob­lèmes. Un truc qui pour­rait l’aider à con­trôler ses crises.

Le réc­it présente deux niveaux de lec­ture : on peut le lire comme une comédie légère et distrayante, mais on peut aus­si envis­ager la mal­adie de l’héroïne comme un pré­texte de l’autrice pour point­er un dys­fonc­tion­nement socié­tal. Plus on traque le bon­heur, plus il se dérobe à nous, le para­doxe étant qu’il est partout autour de nous et qu’il est bien plus effi­cace de le voir dans toute sa sim­plic­ité, de se laiss­er ravir par lui for­tu­ite­ment, ou de choisir le chemin qui cor­re­spond le mieux à notre être et nos désirs, le bon­heur étant la douceur d’être en con­gru­ence avec nos valeurs. Méline parvien­dra-t-elle à se dépêtr­er de son cortège d’ennuis et à débus­quer son « médica­ment » pour s’éviter une issue fatale ? C’est en lisant cette his­toire que vous le saurez.

Séver­ine Radoux

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