Cécile BARTHOLOMEEUSEN, À nos ardeurs, Les avrils, 2025, 176 p., 19,10 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782383110378
Bouleversée par la mort de son amie d’enfance, Cécile Bartholomeeusen, autrice et narratrice « se surprend à tergiverser, à écrire au sujet de [sa] grand-mère ». Elle hésite à ouvrir le livre des souvenirs, à remonter seule au sommet de la vallée d’où son amie et elle s’élançaient en roulant lorsqu’elles avaient onze ans.
Juste avant que tout ne démarre, je marque un temps de pause. Quelques mètres à remonter la vallée, ton absence sur le dos et je suis déjà épuisée.
Elle s’élance finalement en s’adressant directement à celle qui est arrivée dans sa classe – dans sa vie – en troisième primaire.
Tu as un point vert à côté de l’œil gauche. En maternelle, un garçon t’a enfoncé un crayon en plein sur la tempe. Un coup de crayon. Un coup de couteau. Un coup au cœur. « Deux trous rouges au côté droit ».
Et le livre des souvenirs prend vie. Les sensations sont intactes : les couleurs sont vives, la chaleur du soleil écrasante, le gout des pâtes tomate-basilic réconfortant. Il faut dire que l’enfance n’est pas très lointaine et l’adolescence encore si proche.
La vie d’avant la mort se mêle alors à la vie d’après.
J’ai besoin de t’imaginer à nouveau. Nous sommes à table et au lieu de te parler de mes deuils passés, je te dirais que tu as tout bouleversé, qu’après toi, il m’a semblé porter le deuil du monde entier.
L’intime devient politique, le « tu » se fait universel.
En affûtant mon attention, je commence à comprendre de nombreuses choses que tu évoquais. Je repense aux chenilles dont tu prenais soin, aux feuilles que tu récoltais pour ton herbier. J’intègre, progressivement, et laisse ta mort me transformer, me métamorphoser.
L’autobiographie décentrée procède à un décadrage. Les souvenirs se mêlent aux références littéraires et aux réflexions philosophiques. Sources de consolation individuelle, ils deviennent également aspiration à une pensée collective.
J’ai peur. J’ai espoir. Peut-être s’agirait-il de recalibrer ce dont j’ai peur, ce en quoi j’ai espoir.
Maggie Nelson m’y aide : « Quand je parle d’ ‘espoir’, il ne s’agit pas d’espérer quelque chose en particulier. Mais simplement de penser que ça vaut la peine de garder les yeux ouverts. » J’imagine que se frotter les paupières est permis.
L’évocation de la migration périlleuse des papillons monarques vers le Mexique rappelle le désastre provoqué par les pesticides, l’urgence d’agir face à la crise climatique mais aussi les livres de Donna Haraway et les légendes de la communauté Mazuhas, au Mexique, qui voit dans l’arrivée des papillons, le retour de l’âme de ses défunts.
De son expérience douloureuse du deuil, Cécile Bartholomeeusen retient la présence brûlante d’une amie solaire dont elle poursuit la volonté de changer le monde avec espoir et détermination.
Du récit de cette amitié fusionnelle bouleversante – de cette sororité – émerge naturellement une réflexion féministe
Devenir végétarienne, se soucier des autres espèces, c’est très bien, mais en tant que filles, on nous pousse surtout à nous préoccuper de la taille de nos jeans.
dans laquelle la grand-mère a toute sa place, comme pour rappeler la nécessaire transmission :
« Le Temps des cerises », c’est aussi cette chanson d’amour, cette chanson de révolte, qu’aimait beaucoup ma grand-mère. Comme elle et comme beaucoup de femmes, tu passeras par une révolution à la fois.
Paru en mars dans aux éditions Les Avrils, À nos ardeurs, premier récit de Cécile Bartholomeeusen, transcende les genres, épuise toute tentative de classification et prouve que la famille, l’amitié, la nature, la culture : tout est politique.
Laura Delaye