Aucun été n’est éternel

Un coup de cœur du Car­net

Cather­ine BARSICS, Plages, Abra­pal­abra, coll. « IF », 2025, 106 p., 15 €, ISBN : 9782931324042

barsics plagesCather­ine Bar­sics est une poétesse auda­cieuse. Inno­vante. Élar­gis­sant, en toute dis­cré­tion, le champ de la poésie, de ce qu’on entend par poésie. N’hésitant pas à se frot­ter, par exem­ple, à des sujets a pri­ori peu poé­tiques, soi-dis­ant dérisoires ou futiles. Dans PLAGES, chaque poème est une vignette, ultra courte, sus­ci­tant dans la tête de leurs lec­tri­ces et lecteurs des images, des saynètes ultra visuelles. Chaque poème fonc­tion­nant comme une planche de BD dont on aurait sucré les cas­es et les dessins pour n’en garder que les textes. C’est beau. Ça par­le aux corps. Trou­ve un écho dans ce que, par­fois, on ressent toutes et tous : cette vibra­tion qui, par­fois, nous tra­verse. Cette joie d’être là. Sans casse­ment de tête. À fleur de peau.

Dans PLAGES, Cather­ine Bar­sics pose l’été. La tor­peur de l’été. Le plaisir de faire la crêpe. D’être anéan­ti ou anéantie. Comme faisant corps avec le sable, le bleu du ciel ou le ressac de la mer. Cela se passe en Ital­ie. Sur les plages ital­i­ennes. Dans n’importe quelle sta­tion bal­néaire. Cela par­le de nos crèmes anti-UV. Du plaisir à chercher le resto du soir. La pizze­ria idéale où pos­er nos peaux gorgées de soleil, ayant, nous autres, pass­er notre temps à ten­ter l’impossible : faire dis­paraitre, croi­sons les doigts, le blanc que lais­sent nos mail­lots, le blanc de nos peaux. Cela nous par­le, surtout, d’un autre temps. Celui de l’insouciance. Quand il était encore pos­si­ble de vivre dans l’insouciance et la légèreté. Choi­sis­sant, avec amour et avec soin, notre pen­sion d’été. Râlant au retour, à l’idée que, bien­tôt, il fau­dra repren­dre nos vies, repren­dre l’avion, le train ou la voiture et regag­n­er le nord et son grand froid, ses pluies et ses crachins, ses ciels bas et gris. Ten­ant le coup, cepen­dant, comme si l’on espérait que cette alter­nance serait éter­nelle : le nord pour l’hiver, le sud pour l’été. Ou quelque chose du genre.

La force de poèmes de PLAGES, tient, je pense, à ceci : chaque poème ou vignette se borne à ne décrire ou à ne faire appel qu’à une part infime de l’affaire, ne s’attachant qu’à un détail a pri­ori insignifi­ant : la blancheur d’une porte dans une pen­sion du cen­tre-ville, le plaisir du nou­veau mail­lot, les grains de sable qui s’attachent à nos peaux, les enfants qui pépi­ent tan­dis qu’on cuit à petit feu sur nos servi­ettes de plage.

La force du recueil PLAGES tient, quant à elle, à ceci : pas de nos­tal­gie dans PLAGES, pas de “c’était le bon vieux temps”. C’est que Cather­ine Bar­sics est une poétesse de notre temps : elle n’a aucun mes­sage à don­ner. Son œil con­state, ses oreilles rougis­sent au soleil, sa peau enreg­istre. Dans sa langue pré­cise et con­cise, faisant appel à nos pro­pres sen­sa­tions, à notre capac­ité à retenir, sans le savoir, des détails idiots, sans aucun sens, Cather­ine Bar­sics charme. Nous donne envie de pour­suiv­re, de tourn­er la page, curieuses et curieux de décou­vrir vers où, vers quoi, la poétesse nous emmèn­era.

Cela pour­rait dur­er mille ans. Ou dix mille ans. Cela pour­rait dur­er des mil­lions de pages. Mais non : le livre PLAGES ne dure que cent-et-une pages. Le cat­a­logue exhaus­tif des détails qui font la plage, la mer, nos rap­ports au sable, au soleil, etc., tout cela, dans le fond, n’intéresse pas Cather­ine Bar­sics. Lui importe, plutôt, de point­er, peu à peu, que l’époque a changé : nous vivons toutes et tous à l’heure actuelle et qui, à l’heure actuelle, croit encore que nous vivons dans l’insouciance et la légèreté. Les drames sont partout. Affleu­rant de partout. Nous oblig­eant à chang­er de regard. À ne plus faire l’autruche. C’est de ce bas­cule­ment d’époque, au fond, dont PLAGES témoigne, dans une langue sin­gulière, fausse­ment sim­ple et qua­si math­é­ma­tique, dans une langue fausse­ment naïve mais haute­ment sen­si­ble.

Parce qu’aucun été n’est éter­nel, parce qu’aucune plage ne dure, parce qu’on aimerait que le pois­son goute tou­jours le pois­son, parce que PLAGES est un beau livre, parce que Cather­ine Bar­sics est une poétesse rad­i­cale, le recueil PLAGES est un livre frag­ile et fort, à lire et à relire.

Vin­cent Tholomé

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