Il faut souffrir pour être belle

Katia LANERO ZAMORA, Re: Start, Argyll, 2025, 117 p., 9,90 €, ISBN : 978–2‑49466–579‑8

lanero zamora re startCe court roman rédigé par Katia Lanero Zamo­ra s’ouvre sur la décou­verte de la com­mu­nauté Re : Start, un vil­lage écore­spon­s­able pro­tégé par un mur d’enceinte où des jeunes filles triées sur le volet ont l’opportunité de révéler leur vraie beauté fémi­nine et de « devenir des déess­es ». Nous voilà dans les couliss­es de la Grande Aven­ture de la Beauté !

La com­mu­nauté est super­visée par la Men­tore, Geneviève Legrand, et les jeunes filles ayant réus­si à devenir belles et minces au prix d’efforts douloureux (cela peut aller jusqu’au recours à la chirurgie esthé­tique extrême) sont des Semeuses qui mar­rainent les nou­velles recrues appelées Lumineuses. Afin d’atteindre leur objec­tif, elles pra­tiquent avec dis­ci­pline le régime et les activ­ités physiques pro­posées par le pro­gramme, sous la super­vi­sion de Shan­non, une intel­li­gence arti­fi­cielle qui enreg­istre les moin­dres paramètres de leur corps et ver­rouille le fri­go et les étagères lorsque le quo­ta de calo­ries est atteint. Les par­tic­i­pantes ne com­mu­niquent pas avec le monde extérieur afin de ren­forcer la cohé­sion du groupe, d’éviter les dis­trac­tions et l’influence néga­tive des proches.

Mona reçoit une noti­fi­ca­tion sur son médail­lon : un aver­tisse­ment sur sa carte de perte de poids. Deux aver­tisse­ments et elle devra refaire le cycle Total Body Sculpt avec la prof de sport, s’alimenter unique­ment de milk-shakes et s’isoler dans une bulle de médi­ta­tion jusqu’à ce que la bal­ance soit plus clé­mente. Les Semeuses ont deux kilos de tolérance. Au-delà de cette prise de poids, elles sont rétro­gradées.

Lorsque le lecteur a com­pris que ce fonc­tion­nement en autar­cie frôle les pra­tiques sec­taires, l’autrice intro­duit une scène glaçante où le per­son­nage de Cal­liste se scar­i­fie le corps et mange sa pro­pre chair telle­ment elle est affamée. Elle se jette ensuite sur son amie Mona pour sat­is­faire son appétit.

Elle dévore cette por­tion de son corps qui dis­paraît dans sa gorge après avoir sat­is­fait ses papilles. Peu à peu, Cal­liste s’écorche, elle se tranche, elle s’effeuille, elle se dévore, elle trou­ve qu’elle a bon goût. Pourquoi est-ce qu’elle n’y a jamais pen­sé avant ? Le tapis rose se tache d’un rouge vio­lent, s’imbibe de son être qui s’échappe des toutes petites plaies. Insa­tiable, elle remonte le couteau sur ses hanch­es, son ven­tre offrant une chair de qual­ité. Bien­tôt, elle attaque ses bras, ses mains, plus besoin de couteau, elle y va à pleines dents. Cal­liste se trou­ve suc­cu­lente, pourquoi est-ce qu’elle s’est fla­gel­lée pen­dant autant d’années, pourquoi tant de haine alors qu’elle est si savoureuse aujourd’hui ? C’est ce qu’on demande aux femmes, non, d’être déli­cieuses ? […] Bien sûr qu’elle a mal. Mais comme le dit la pre­mière règle [de la com­mu­nauté], il faut souf­frir pour être belle.

Lorsque Geneviève annonce publique­ment que Cal­liste a eu une décom­pen­sa­tion suite à un malaise vagal et qu’elle fait sign­er à Mona des accords de con­fi­den­tial­ité sur l’agression de son amie, Mona mène une enquête secrète sur ce qui se trame der­rière cette com­mu­nauté du bon­heur. Pour y arriv­er, elle va devoir pren­dre des risques, par­fois au péril de sa vie…

Re : Start est un réc­it écrit dans un style flu­ide qui, sous cou­vert d’une fic­tion, nous mon­tre les rav­ages de la société patri­ar­cale ren­due lucra­tive grâce au néolibéral­isme. Si nous ne le savions pas déjà, nous voyons les dégâts des dik­tats de la beauté fémi­nine, impos­si­bles à attein­dre, nous palpons la détresse et l’estime de soi défail­lante des jeunes filles ayant échoué en la matière.

Le slo­gan de la com­mu­nauté est de « devenir la meilleure ver­sion de soi-même », l’idée étant que la beauté et la minceur sont des priv­ilèges à con­quérir, un adage de plus en plus mis en avant dans l’industrie du bien-être, qui fait un max­i­mum de prof­it sur la vul­néra­bil­ité des femmes. Poussées par le sen­ti­ment de ne jamais en faire assez, les femmes suiv­ent les yeux fer­més les règles du sys­tème patri­ar­cal néolibéral qui les pousse à faire de nom­breux sac­ri­fices pour attein­dre le mirage de la beauté par­faite, par­fois au détri­ment de leur san­té. Re : Start se tar­gue de pro­pos­er « un cadre calme où le chemin vers soi-même est encore pos­si­ble ». On devrait plutôt rem­plac­er le terme « soi-même » par le mot « ego » si l’objectif de la com­mu­nauté était assumé.

Re : Start est une bonne piqûre de rap­pel sur l’importance de notre esprit cri­tique, pour nous inviter à la vig­i­lance face à la détresse des jeunes filles et des femmes vis-à-vis de leur corps et de leur laideur/ grosseur sup­posée. Une exhor­ta­tion à pren­dre du recul face au jeu du patri­ar­cat auquel per­son­ne n’est obligé de jouer s’il n’en a pas envie.

Séver­ine Radoux

Plus d’information