Urgence !

Un coup de cœur du Car­net

Chris­t­ian LUTZ, Le vieil homme et la mère, Sam­sa, 2025, 258 p., 24 €, ISBN : 978–2‑87593–544‑1

lutz le vieil homme et la mereUne His­toire de l’édition en Bel­gique l’a rap­pelé naguère : Chris­t­ian Lutz est un mon­u­ment de nos Let­tres. Fon­da­teur du Cri, il a pub­lié Com­père, révélé Beren­boom et Mon­fils, Delper­dan­ge et de la Croix, Deutsch… Mais il a per­du le Cri, s’est relancé via les édi­tions Sam­sa, accom­pa­g­né par ses auteurs-phares mais aban­don­né, selon lui, par les pou­voirs publics. Or voilà que Chris­t­ian Lutz nous revient comme auteur. Avec un livre com­pos­ite, éton­nant. Qu’est-ce donc que Le vieil homme et la mère ?

Le pitch ?

Un « vieil homme », la sep­tan­taine, retrou­ve sa mère après plus de dix ans de silence. Elle vivait seule, au Lux­em­bourg, après la mort de son époux. Elle a 96 ans, elle est hos­pi­tal­isée à Brux­elles, des exa­m­ens révè­lent un can­cer prim­i­tif des os, elle veut se faire euthanasi­er. Mais, avant d’en finir, des retrou­vailles mère-fils déto­nantes, arcboutées à l’action : écrire ensem­ble une adap­ta­tion théâ­trale, une tra­duc­tion libre d’un roman alle­mand, Le voyageur, d’Ulrich Alexan­dre Boschwitz (1915–1942), qui a eu un suc­cès mon­di­al… sep­tante ans après sa pub­li­ca­tion.

Orchestration

Le pitch n’est qu’une porte d’entrée dans un réc­it éclaté et tes­ta­men­taire. Chris­t­ian Lutz, le « vieil homme », cerne un sen­ti­ment d’urgence. Urgence de retrou­ver sa mère, ce qu’elle char­rie : l’enfance au Con­go, l’épopée famil­iale, la rela­tion au père, ce qui fait qu’un être humain en arrive à ses choix. Urgence de dénon­cer un monde dont les valeurs explosent. Urgence de la résis­tance. Urgence de trou­ver un sens à sa vie, à « tout ça »… Urgence de métapho­ris­er l’urgence via Sil­ber­man, le héros de Boschwitz, un Juif con­fron­té à la Nuit de Cristal en 1938, qui tente de fuir le nazisme tout en restant lui-même…

La com­po­si­tion du livre acquiert sa cohérence dans son rap­port au leit­mo­tiv. Mais elle est puz­zle aus­si. Une pré­face d’Aristophane, le grand auteur comique de l’Antiquité, con­vo­qué pour don­ner à la fois la grav­ité référen­tielle et le sec­ond degré qui con­tre­pointe le trag­ique. Puis trois par­ties. Les retrou­vailles entre l’auteur et sa mère Séléné (un surnom, don­né par le père, ren­voy­ant à la lune, la féminité), ses sou­venirs. Une pause, au milieu du livre, où l’auteur com­mente ce que nous lisons, le pourquoi et le com­ment, avec des réflex­ions sur la fic­tion, la réal­ité, leurs intri­ca­tions ; sur le monde de l’édition. Enfin, la pièce de théâtre, qui fait près de deux tiers de l’ouvrage.

L’étoffe ?

Le livre épouse trop de direc­tions pour être cir­con­scrit. Dans ses pre­mières par­ties, il est bien écrit, tra­ver­sé par des digres­sions, des références ; un chaos d’idées et de sen­ti­ments ren­voie au défilé men­tal qui précède la mort. La troisième par­tie, elle, emporte illi­co, et on vit de plain-pied les aven­tures d’Otto Sil­ber­man. Ce Juif libéral alle­mand, un nan­ti, un mod­èle de réus­site et d’intégration, se met à voir tout tanguer autour de lui, à tout per­dre. Il doit fuir et choisit le rail. Le voilà pré­cip­ité vers la fron­tière puis refoulé, le voilà pas­sant d’un train à un autre, d’une des­ti­na­tion à une autre. Le réc­it nous étouffe par son réal­isme et son accéléra­tion, nar­ré dans une langue limpi­de et déliée, per­cu­tante, dis­til­lant tous les sen­ti­ments, une philoso­phie de l’engagement, de la ren­con­tre, du sens :

LILIENFELD. — (…) Je suis sincère­ment ravi de vous avoir ren­con­tré. Il arrive encore, par­fois, d’heureuses ren­con­tres qui com­pensent le mal­heur.
SILBERMAN. — Heureuse­ment, surtout quand le mal­heur se pro­longe, comme en ce moment…
LILIENFELD. — Ne soyez pas pes­simiste. Vous voyez, je ne baisse jamais la tête. 

Une clé ?

L’enfance du nar­ra­teur appose sur l’écran de notre lec­ture l’image d’un Rose­bud. Et si… ? Et si toute la car­rière de Chris­t­ian Lutz à tra­vers l’édition, l’écriture, les livres avait à voir avec la volon­té de pro­longer à l’infini un moment de com­plic­ité exquis avec son père Ger­main ? Ce dernier ne lui par­lait qua­si jamais mais lui lisait très régulière­ment et longue­ment… Defoe et Hegel, dans leur langue orig­inelle. La lec­ture comme matrice de vie, de com­mu­ni­ca­tion ? Comme lieu rit­u­al­isé du mys­tère, d’un absolu ?

En conclusion ?

Nul doute que Le vieil homme et la mère peut désarçon­ner par son hybrid­ité, mais Chris­t­ian Lutz réus­sit la gageure, se racon­tant et s’explorant, de met­tre en abyme son essence d’éditeur : il pousse Séléné à se réalis­er in extrem­is à tra­vers la plume ; il partage la pépite d’un auteur mort à 27 ans, une par­celle de l’or des temps.

Urgence !

Philippe Remy-Wilkin