Un coup de cœur du Carnet
Jean DOMINIQUE, Le don silencieux suivi de La Littéraire de Blanche Rousseau, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 300 p., 12 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782875686046
Rarement l’amitié et l’amour lient-ils la vie à l’œuvre comme au cœur de Jean Dominique (1873–1952). Pseudonyme littéraire de Marie Closset, enseignante et personnalité anticonformiste, Jean Dominique entre dans la collection Espace Nord avec un ouvrage en trois parties : l’une dédiée à la poésie, la deuxième aux souvenirs (dictés à la fin de sa vie depuis le fauteuil où elle repose ses yeux presqu’aveugles), la dernière au “silence tumultueux” de sa relation amoureuse avec Blanche Rousseau — à travers les mots de celle-ci.
Car il fallait à Bo, pour devenir ce qu’elle avait à être dans le monde, c’est-à-dire un mince poète, mais qui vivait vraiment de poésie, une chambre qui lui ressemblât, et du silence de cette chambre tirer des vers plus ou moins maladroits en regardant des arbres.
La poésie de Jean Dominique est versifiée et mélancolique, imprégnée de sensations, d’arbres et de fleurs. Elle rappelle celle de Verlaine : “Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches / Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous” (Paul Verlaine) ; “Je mettrai dans tes mains la rose et la verveine / Qui portent les couleurs de ma joie et ma peine” (Jean Dominique).
Depuis sa chambre bleue, Marie/Jean aux yeux tristes travaille une œuvre poétique traversée par un grand amour secret, mais aussi par une fascination presqu’obsessive pour la littérature, qui s’exprime également dans sa passion pour l’enseignement (alternatif) et la transmission des textes. Si la ponctuation et l’usage des majuscules trahissent l’époque qui a vu naitre ces mots, les images que charrient les phrases de Jean Dominique sont vives, claires, étonnamment sensuelles.
Poésie ! Je t’ai portée à mes lèvres
Comme un caillou frais pour ma soif,
Je t’ai gardée dans ma bouche obscure et sèche
Comme une petite pierre qu’on ramasse
Et que l’on mâche avec du sang sur les lèvres
Thème de prédilection, le silence qui leste la vie et l’œuvre de l’autrice est aussi la conséquence d’une recherche d’absolu, forcément vaine, qui a mené Marie Closset à cheminer vêtue d’une “âme mélancolisée” entre ses joies pourtant nombreuses. Le quotidien de Marie Closset est composé d’amies et d’amis chers, de plantes et d’animaux, de la présence galvanisante de l’intellectuel anarchiste Elisée Reclus et, bien sûr, de ses élèves adorées au nombre desquelles on peut compter l’autrice belgo-américaine May Sarton. La place centrale de l’amitié se cristallise dans l’importance qu’accorde Jean Dominique à la correspondance, expression première et fondamentale de son art poétique.
Écrire des lettres était pour Bo l’inconscient chemin que prenait toujours dans son cœur la poésie avant de s’exprimer en vers ou de se dissoudre dans une sorte de merveilleuse fumée qui l’aidait plus que tout au monde dans la réalité de son travail.
Bo, c’est Marie Bohez, et c’est Marie Closset. La multiplication des pseudonymes transforme la vie en un jeu de piste, un jeu de reflets entre les œuvres de Jean Dominique et de Blanche Rousseau qui élaborent, au fil des textes, un palais des glaces fragile. Un lieu constitué de souvenirs et de désirs dans lequel toutes deux expérimentent des existences diffractées, incarnant tantôt un point de vue extérieur, tantôt elles-mêmes, tantôt leur interlocutrice amie.
Tant les textes de Jean Dominique et celui de Blanche Rousseau que l’apparat critique de l’ouvrage — constitué d’une riche postface de Vanessa Gemis, d’archives photographiques, de peintures de Theo Van Rysselberghe et de repères biographiques — constituent un document précieux sur la vie des femmes (de lettres) durant la première moitié du 20ème siècle en Belgique. Le don silencieux est une percée tendre sur leur quotidien et leurs réseaux de solidarité artistiques, amicaux et amoureux. Une porte dérobée qu’ouvre une poétesse-écrivain qui a vécu comme elle a écrit : avec autant de discrétion que de ferveur.
Louise Van Brabant
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Le don silencieux a été mis en musique par Gabriel Fauré