Le voile d’Isis

Pierre CORAN et Carl NORAC, L’ascenseur des dieux, M.E.O., 2025, 83 p., 14 €, ISBN : 978–2‑8070–0513‑6

coran norac l'ascenseur des dieuxL’ascenseur des dieux est une réédi­tion, revue et cor­rigée, d’un court roman paru une pre­mière fois chez Labor en 2002. Deux auteurs ? Coran et Norac, fig­ures de nos Let­tres, sont des pseu­do­nymes qui redis­tribuent les cinq mêmes let­tres, dans un effet miroir ren­voy­ant à leur con­di­tion : un père et son fils. La répar­ti­tion des rôles est claire : au pre­mier, le roman pro­pre­ment dit ; au sec­ond, le jour­nal de Franck Harvet, le per­son­nage prin­ci­pal.

La cou­ver­ture inter­pelle, annonçant le con­tenu du réc­it : un téle­sco­page entre le passé antique et la moder­nité tech­nologique, l’Égypte pharaonique et l’ascenseur funic­u­laire de Strépy-Thieu.

Un polar aquatique ?

Dès les pre­mières lignes, le fond et la forme ren­voient à l’univers de l’eau. De manière sophis­tiquée. Le réc­it et ses mys­tères, ses per­son­nages vont tourn­er autour du canal du Cen­tre ; la nar­ra­tion et l’écriture vont épouser le rythme à la fois inces­sant et tran­quille, linéaire et acci­den­té du flux aqua­tique :

(…) sa région, sa mai­son, ses objets, ces choses qui vous col­lent au corps, aux yeux comme un sable de mer les jours de tur­bu­lences. 

Linéaire. Car le roman installe d’abord ses héros, des allures de Roméo et Juli­ette made in Bel­gium, et son cadre, un bout de terre ancré dans le passé mais tra­ver­sé par un mon­stre métallique qui troue la per­spec­tive, ouvre les imag­i­naires.

Acci­den­té. Car le tableau lyrique se trou­ble rapi­de­ment. On aurait aperçu un cer­cueil flot­tant puis coulant dans le canal, une dame en blanc sur les berges… Les gens du coin, les autorités, les médias, pro­gres­sive­ment, s’affolent. D’autant que le vol d’une stat­uette d’Isis allai­tant Horus, dans le musée proche de Mariemont, gon­fle les voiles de la rumeur, attise les brais­es de la sus­pi­cion. Des sec­ta­teurs du Malin afflu­ent, une « mas­ca­rade ». Puis des chats dis­parais­sent…

La suite ? Ne déflorons pas l’intrigue. La police, bien sûr, va débar­quer. Une com­mis­saire-adjointe avisée, Clau­dine Bakir, et un inspecteur, Gré­goire Aslan. Mais com­ment assem­bler les pièces d’un puz­zle sur­réal­iste pour aboutir à réc­it cohérent, un scé­nario crédi­ble ?

Les protagonistes

Franck, issu d’une lignée de médecins, se croit un des­tin d’aventurier, aspiré par l’Ailleurs, l’Égypte :

Là-bas, je suis moi, sim­ple­ment, un pas­sant qui foule la pous­sière, un flâneur qui tra­verse le temps. 

Sa mar­gin­al­ité et sa pas­sion vont le plac­er au cœur des atten­tions et des soupçons. Ophélia, a con­trario, s’est écartée de la tra­jec­toire batelière ances­trale pour devenir ingénieure navale. Deux courbes ren­trantes ? Blo­quées face au mur de la haine ou du mépris : un drame loin­tain s’est joué entre les deux familles, insin­u­ant un par­fum corse.

Un filigrane très littéraire

On saisit au coin d’une page une idée sub­tile croisée jadis au détour d’un texte du regret­té Maxime Lamiroy :

Quand je reviens ici, je pose un regard neuf sur mes racines. 

La con­nais­sance intime, du moi à la famille, au vil­lage, au pays, néces­site le plus sou­vent un pas­sage par l’altérité, le grand large, un pays loin­tain, une cul­ture exo­tique. Ici, l’Égypte et les rives du Nil. Mais mille échos ani­ment une atmo­sphère gorgée de lit­téra­ture et de cul­ture : Ophélia échappe à Ham­let et à la brume danoise pour se balad­er entre les Mon­taigu et les Capulet de la lumineuse Vérone, mais c’est encore Shake­speare ; Osiris, Isis, Horus, Seth, Anu­bis ou Thot enchantent l’air ambiant ; la Toscane infil­tre son éten­dard ; Aslan rap­pelle un acteur pit­toresque des années 50 ou 60…

Jusqu’à l’irruption de la poésie pure dans les car­nets de Franck :

L’amour, c’est pour les autres, pour les ombres.
Où suis-je en moi ?
Ténèbres. Pour quel voy­age ? Ténèbres encore. 

In fine ?

Avec L’ascenseur des dieux, Pierre Coran et Carl Norac nous offrent tout à la fois un polar région­al­iste, une rêver­ie ori­en­tal­isante, une fable sur l’affirmation, un con­te tein­té de roman­tisme et de fan­tas­tique.  

On débar­que de la lec­ture, étour­di et nos­tal­gique, comme l’on sor­ti­rait d’une gon­do­le, d’une péniche, la tête emplie d’images et d’évasion.

Philippe Remy-Wilkin

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