Louis Adran. Écrire depuis les confins

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, Tireur et tombeur, Cheyne, coll. « Verte », 2025, 80 p., 18 €, ISBN : 978–2‑84116–362‑5

adran tireur et tombeurDans Tireur et tombeur, son qua­trième recueil poé­tique pub­lié aux Édi­tions Cheyne, tail­lé dans la splen­deur de l’énigme, Louis Adran déporte le verbe dans des champs de sen­sa­tions qui se sous­traient à toute cap­ture. Dans un bal­let d’ombres et de lumières, dans le trem­blé du dire et du silence, Louis Adran dresse des scènes furtives comme des songes, pétries de corps fon­dus dans des paysages, s’adonnant à des larcins, des effrac­tions noc­turnes, dans une épiphanie du hors-la-loi et de l’érotisme qui fait songer à Jean Genet. L’imaginaire ne gagne et ne délivre son unic­ité qu’à se dot­er d’une langue qui déplace la syn­taxe, qui déver­rouille le régime des voca­bles. Cette langue sous la langue qui tra­verse les class­es de mots, qui con­catène des images rel­e­vant de reg­istres hétérogènes, le poète nous la donne à vivre, à sen­tir dans un cli­mat où l’amour, le désir cul­mi­nent dans des zones de mort. De ce tireur et tombeur qui galope dans les cinq par­ties du recueil, nous recevons la force sauvage, son art du vol dans des maisons endormies, sa présence sex­uelle, son drame, la mort du frère, le reflux de la parole dans le mutisme, l’internement.

Grand coureur d’orties, de vil­lages
               de divans et de toiles par­fois dans
lesquels ne vivait nul autre corps que
l’oubli

La lux­u­ri­ance des sil­hou­ettes célébrant leurs cass­es roy­aux la nuit tombée, la beauté végé­tale d’une langue qui, tireuse et tombeuse d’exception, met en mou­ve­ment des voleurs de feu au charme rim­bal­dien s’élèvent dans un chant lesté d’une mis­sion mémorielle, d’une voca­tion à se sou­venir des gestes, des dis­parus, des moments sus­pendus dans la moi­teur de l’été.

Motif obsé­dant act­if dans ce recueil et dans les recueils précé­dents, les noces des créa­tures humaines et des entités ani­males, végé­tales met­tent en déroute les caté­gories, les us et cou­tumes de la langue, rep­lon­gent cette dernière dans l’infra-monde d’une nature sauvage. Inap­privois­able, pilleur de beautés, être en vif-argent, créa­ture de l’été, le tireur et le « grand tombeur, lèvres peintes » fait l’expérience du deuil, de la cas­sure, de l’hiver des mots qui, gelés, refusent de caress­er les lèvres.

Et après l’été, qui par­lerait pour rien du
tombeur ?
même rapi­de­ment de cet homme
encore jeune au par­fum de sei­gle ou de
thym noir résigné en sa langue, com­bat-
tant risqué d’une étable de draps fous,
dis­crète­ment fron­deur du lin à l’endroit
de l’absence des mots.

Les synesthésies omniprésentes, les jeux des étoffes et des chairs, des pelages et des plantes taisent longtemps la tragédie de la chute, du décès du frère, traduit par une muta­tion des saisons.

Il se frap­pant pour rien le cœur par la
trouée brève à l’arrière d’un cabanon de
chas­se, d’un taud­is décou­vert par hasard
sous les branch­es et les ombres d’une
langue de forêt, où son frère devint
pen­du.

Puis ce fut l’hiver.

Poète d’une ver­tig­ineuse puis­sance, grand fli­busti­er d’un dire qui se retourne sur lui-même afin de met­tre en voix la pas­sion des corps, l’intensité du vivre et la liturgie de la mort, Louis Adran est ce guet­teur du guet­teur qui nous offre peut-être un auto­por­trait en tireur de phras­es ensor­ce­lantes et en tombeur acro­bate, mage ès sor­tilèges. Pour faire pass­er le dire et l’écrire dans les mailles du silence, il faut être encer­clé par des visions éminem­ment sen­sorielles, doté de ce « regard de bord de mer », de ce « par­fum bref de métal », de cette apti­tude à l’ivresse qui libère un « fleuve habil­lé en sol­dat ». Avant que la mort ne foudroie, le verbe est déjà excavé, décimé, englouti dans le néant (« Il indi­vis­i­ble », « Il cour­bé, à la fin »). Quand elle s’abat, le règne ver­bal est sou­vent chas­sé de la scène (« Il chercheur une nuit de gestes fiévreux en lui-même »).

Tout à la fois tombeau, hom­mage, nacelle poé­tique lancée sur la riv­ière des sou­venirs, souf­fle de la neige qui s’abat sur l’été, Tireur et tombeur taille un livre sai­sis­sant qui, s’affranchissant des lois de la syn­taxe, s’affirme comme une con­tre-sépul­ture, comme une oasis qui rédime ou, à tout le moins, apaise le désas­tre de la ruine, de la mort — mort du jeune frère, « son dou­ble », mort du verbe. Livre inouï, porté par le prodi­ge de l’éblouissement, écrit depuis les con­fins, entre l’ici et l’ailleurs.

Véronique Bergen

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