Romane CARMON, Yvonne Nèvejean. Sauver les enfants, Racine, 2025, 224 p., 24,95 €, ISBN : 9782390253129
En 2019, la Ville de Bruxelles a inauguré la rue Yvonne Nèvejean à Laeken. L’événement est en soi exceptionnel : selon une étude récente, dans la Région de Bruxelles Capitale, pour dix voies au nom d’un homme, on en dénombre une seule portant le nom d’une femme. Yvonne Nèvejean compte donc parmi ces privilégiées. Gageons pourtant que parmi celles et ceux qui liront ces lignes, rares sont ceux qui savent précisément qui elle est.
Une méconnaissance que l’historienne Romane Carmon s’emploie à corriger avec son essai Yvonne Nèvejean. Sauver les enfants, paru aux éditions Racine. Où l’on découvre qu’Yvonne Nèvejean fut active dans la Résistance pendant la Deuxième guerre mondiale. Plus particulièrement, elle a contribué à sauver des centaines d’enfants juifs de la déportation, ce qui lui vaudra par la suite le titre de Juste parmi les nations. Son travail acharné au profit des enfants n’est pas un hasard. Elle occupait en effet les fonctions de « directeur général » de l’ONE (l’Œuvre nationale de l’enfance, qui deviendra Office de la naissance et de l’enfance quand l’organisation cessera d’être nationale avec la fédéralisation de la Belgique) et disposait donc d’un réseau et des connaissances indispensables pour assurer ces périlleux sauvetages.
La mission était hautement dangereuse – de nombreux résistant-e‑s ont été torturés et déportés –, mais elle l’a menée avec une efficacité et une opiniâtreté extrêmes. Yvonne Nèvejean n’est pas pour autant devenue une célébrité. Question de tempérament tout d’abord : elle répugnait à la publicité autour de sa personne et a peu parlé de ses activités, même à sa famille. Mais de manière générale, la reconnaissance des femmes engagées dans la Résistance est beaucoup plus modeste que celle dont ont bénéficié leurs homologues masculins. Cette caractéristique genrée fonde le travail de Romane Carmon. La chercheuse inscrit son livre dans ce pan actuel de l’historiographie qui, partant du constat que les femmes sont les grandes invisibilisées de l’Histoire, se donne pour mission de les remettre en lumière. L’autrice explique ainsi que les Résistantes ont été beaucoup moins honorées et reconnues que leurs homologues masculins. Elles étaient certes moins nombreuses, mais elles étaient aussi moins souvent dans l’action armée, celle qui a bénéficié après-guerre de la plus forte exposition. Surtout, les femmes ont moins cherché la lumière, considérant souvent qu’elles avaient juste « fait leur devoir ». Carmon indique ainsi qu’à côté du travail de coordination, d’intervention, de recherche de solution d’Yvonne Nèvejean, de nombreuses employées de l’ONE (assistances sociales, infirmières-visiteuses…) ont rendu possible par leur travail le sauvetage des enfants, au péril de leur vie. Leur nom et leur action spécifique ne figure toutefois sur aucun registre.
Paradoxe ou volonté de son autrice, le livre est révélateur de l’invisibilisation qu’il dénonce. Loin d’héroïser la figure d’Yvonne Nèvejean, il la maintient dans un récit collectif sur la condition des enfants (juifs ou non) pendant la guerre et sur le travail de l’ONE pendant cette période. Même dans l’iconographie, abondante, qui rehausse l’ouvrage, Yvonne Nèvejean apparait assez peu, et souvent dans des portraits de groupe. On ne s’attarde ainsi pas du tout sur son enfance pour la suivre seulement quand elle fait ses débuts au sein de l’Œuvre, dont elle gravit rapidement les échelons jusqu’à ce poste, donc, de « directeur général » qu’elle occupe pendant la guerre.
Malnutrition, tickets de rationnement, conseils aux parents, enfants cachés : l’essai est une mine d’informations sur l’époque, mais aussi, en partie, une histoire de l’ONE et du rôle de cette organisation créée en 1919, lorsque la mortalité infantile était encore très élevée, et devenue actrice-clé du secours à l’enfance pendant le deuxième conflit mondial. Une mission sociale et sanitaire, donc, dont il est bon de rappeler la noblesse à un moment où l’ONE fait la une de l’actualité pour une grossière question politicienne.
Romane Carmon mène un travail historique nécessaire, et, dans une écriture claire et sans fioritures, rend le fruit de ses recherches accessible à toutes et tous.
Nausicaa Dewez